L’État plantation

Les pays d’Afrique francophone en donnent rarement l’impression mais, en réalité, il existe une petite différence entre gérer un État et gérer une plantation.

Une plantation appartient à son propriétaire : il peut en faire ce qu’il veut ; il peut défricher son carré au petit matin ; il peut décider de l’exploiter, puis l’abandonner, puis le cultiver à nouveau, selon son bon vouloir. Par contre, un État est une entité publique, la propriété de millions de personnes qui érigent, symboliquement et par convenance pratique, un individu qui en prend les rênes et qui fait ce que la majorité estime être la priorité du moment.

Ce petit rappel n’est pas fortuit. Au-delà des élites, ce sont les administrés eux-mêmes, tous ceux qui élisent un responsable qu’ils se refusent ensuite à évaluer, qui en ont grand besoin.

La Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara est un cas d’école. Dix mois de ouattarisme ont déjà prouvé à quiconque sait rire que le loup est d’ores et déjà dans la bergerie. Bonjour la route flambant neuf mais surtout, bonjour la tyrannie. La Constitution et les lois qui en découlent n’ont de valeur que théoriques. L’État moderne, l’État de droit ? Trop compliqué à gérer. L’État plantation, c’est plus pratique.

Le fiasco législatif d’il y a deux mois n’est qu’un exemple récent d’une situation où le plus fondamental a été entièrement obscurci par la guéguerre sur le taux de participation. Voici un État censé être moderne où toutes les grosses pontes ministérielles du parti au pouvoir se sont également présentées aux législatives sans que cela ne gêne grand monde. On a donc un Premier ministre député, un ministre d’État député, etc. On anticipe que quelques ministres deviendront maires aux prochaines municipales. Et il ne restera plus qu’un chef d’État député-maire pour que l’État plantation soit comblé.

Des doubles et des triples portefeuilles sont donc encore de mise au XXIe siècle en Côte d’Ivoire. C’est typique du puant héritage de la France, pays où tout un vocabulaire approprié (cumul horizontal, cumul vertical, etc.) a été établi pour démontrer ce que le bon sens renie : un homme politique sera toujours parfaitement incapable d’assurer convenablement, à la fois des responsabilités au parlement et dans le gouvernement.

La Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo, hier, était-elle si différente ? Des hommes politiques à la fois ministres, députés et présidents de conseils généraux, il y en avait bien sous la Refondation (Hubert Oulaye, par exemple). Des directeurs généraux de sociétés d’État (donc nommés par décret présidentiel) et exerçant en même temps en tant que conseillers économiques et sociaux, il y en avait également (Désiré Dallo, par exemple). Pour justifier ce multitasking politique, l’argument s’apparentait alors à celui de la verticalité et de l’horizontalité défendue en France : une élection se distingue d’une nomination, pour une même personne physique. Une belle rigolade, s’il en était.

A cette époque, tout le camp Ouattara s’en émouvait quotidiennement dans sa presse verte, promettant des solutions définitives à la question qui, aujourd’hui, ressemblent à de beaux canulars. Ironiquement, l’argument vilipendé hier est aujourd’hui repris par les militants RHDP, pour expliquer pourquoi rien n’empêche qu’un certain Alain Lobognon, conseiller officiel de Ouattara, ministre de la promotion de la jeunesse et du service civique et nouveau député de Fresco, puisse librement envisager de devenir maire de Fresco. Et accumuler les ristournes de chacune de ces quatre fonctions sans être capable de les assurer à plein temps.

L’État plantation, ce sont aussi les décisions à fort impact que prennent les cultivateurs politiques qui manipulent les populations. On sait le cas du surendettement exponentiel auquel souscrit Alassane Ouattara pour atteindre sa fiction de croissance à double chiffre à court terme. On oublie un peu vite, cependant, que Laurent Gbagbo a lui aussi sacrifié à la tradition des décisions les plus incongrues, notamment avec le projet de construction de Yamoussoukro.

Le cas de la capitale politique de la Côte d’Ivoire mérite qu’on s’y arrête un instant. Gbagbo était fier de construire Yamoussoukro avec l’argent du pétrole de Côte d’Ivoire, « sans s’endetter », assurait-il. Sauf que pas un seul membre du peuple de Côte d’Ivoire ne lui en avait donné le mandat. Comment cela ? Eh bien, le sous-sol énergétique de la Côte d’Ivoire n’appartient-il pas aux Ivoiriens ? Donc, à part égale, à chacun des 21 millions d’habitants de ce pays ? Quand l’Élu décide, sans consensus populaire, sans référendum, sans même que l’Assemblée nationale ne se saisisse de la question, de faire usage de ressources jamais clairement déclarées pour bâtir la capitale dont Houphouët avait rêvé, gère-t-il le pays selon les règles d’un État moderne ou bien selon l’autocratie propre aux États plantations ?

La question n’a même pas effleuré l’esprit de la plupart des Ivoiriens. Et plusieurs autres exemples de cette méthode archaïque de gestion étatique existent. Qu’il s’agisse des ordonnances de terreur ouattariste ou de l’autodécision gbagboiste mal planifiée, l’État plantation est le mal le plus profond du scrabble politique ivoirien. La Françafrique, son ainée, pourrait crever de vieillesse que ce mal continuerait probablement de progresser. Car les populations ont vendu leur droits citoyens à leurs leaders politiques et, du coup, ne voient aucun mal à ce que lesdits leaders engagent leur nation sur des terrains glissants, sans même qu’elles soient consultées préalablement. D’où les portefeuilles cumulés sans déplaire au peuple, les capitales construites sans demander l’avis du peuple, le surendettement du pays exécuté au détriment du peuple.

Quelle leçon ?

La gestion d’un État est une activité d’une délicatesse inquantifiable. Tellement en fait, qu’elle ne saurait faire l’objet d’une quelconque arrogance et d’une quelconque conviction propre de sagesse, même due à l’encensement systématique des militants, sans qu’elle n’augure alors d’une décadence inévitable.

Cette humilité est le point focal d’une administration efficace. Dans un contexte où la corruption mentale et morale n’a d’équivalent que la corruption financière qui l’entretient, un dirigeant, un leader d’un acabit respectable, est un qui soumet à la contradiction chacune des décisions qu’il a à prendre. Car, sauf intégration de la volonté du peuple, on croit, même de bonne volonté, agir dans l’intérêt de tous. Mais au finish, on agit pour le compte de ceux qui ont intérêt à nous perdre. Ou pour soi-même. Comme dans une plantation.

Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo

February 6, 2012