Bonjour la route

Quelques jours passés en Alassanie, dominion français de la côte ouest africaine, convaincront même les plus sceptiques sur la diligence avec laquelle la route abidjanaise est en train d’être remise dans des habits dignes d’une capitale économique.

On comprend mieux les « ADO a goudronné ! » dont nous parlions en octobre dernier. Ils expriment l’enthousiasme de citadins complètement dégoutés de l’état de dégradation du réseau routier abidjanais, trop longtemps “abandonné” à son triste sort… Mais voilà qu’aujourd’hui, les travaux de réfection de la route sont tellement avancés qu’ils causent même de gigantesques embouteillages par endroit ; le sacrifice requis pour pouvoir, enfin, bénéficier d’un bitume conséquent.

C’est un plaisir difficile à bouder. La dette ? La pauvreté ? L’insécurité ? En réalité, toutes ces questions devraient être prioritaires. Mais, à vrai dire, peu importe au touriste assez courageux pour braver les “alertes” sécuritaires du Département d’Etat américain concernant la troisième ville la plus “dangereuse” du monde. Une fois à Abidjan, ébloui par « ces lumières [qui] illuminent le cœur des Ivoiriens et symbolisent la renaissance de la Côte d’Ivoire » (dixit Dominique Ouattara), ce qui ravit immédiatement le visiteur, c’est la facilité avec laquelle il déambule à 120 km/h sur l’asphalte flambant neuf qui relie les quartiers de la ville, sans s’inquiéter des nids de poules qui, il y a quelques mois encore, rendaient le périple plus ou moins cruel. Aujourd’hui, des artères que personne n’imaginait pouvaient traverser des bas-fonds jamais exploités sont nées. Des quartiers qui, hier seulement, n’étaient accessibles qu’avec une bonne dose de témérité, sont en train d’être bitumés. Des désenclavements opportuns, qui facilitent le ralliement d’un point à un autre des cités, sont dument aménagés. Bref, ces travaux sont bienvenus… et l’expérience serait encore plus alléchante si seulement le racket policier (intensif un jour, minimal un autre) avait totalement disparu.

A en croire Guillaume Soro, là se trouve la preuve de l’efficacité ouattariste. Certains Abidjanais, interrogés pour l’occasion, partagent clairement ce point de vue : « Qu’est-ce que Gbagbo a fait pour la route auparavant ? En dix ans, les Refondateurs n’ont rien fait ! Voici la preuve qu’Ouattara travaille ! Quand quelqu’un fait bien les choses, il faut le reconnaitre ! ». Reconnaissons donc… en notant, au passage, la grande ignorance des populations sur la question.

En effet, contrairement à ce que le camp Ouattara enseigne à ceux qui se nourrissent exclusivement du 20h de RTI 1, de France 24 et d’abidjan.net, la remise à neuf de la route ivoirienne ne date pas d’il y a six mois. Non, le projet n’a, ni été conçu dans les laboratoires de la rébellion armée (à Bouaké), ni dans l’antre mystique du RHDP (qu’elle soit située au Golf Hôtel ou ailleurs). Le projet est bel et bien né sous la Refondation, pendant cette dernière décennie où le pays était scindé en deux.

Non ? Eh bien, retour deux ans en arrière, au premier trimestre 2009. A l’époque, Bouaké Fofana, Directeur Général de l’AGEROUTE (structure étatique en charge de la gestion de l’infrastructure routière), avait accordé un entretien à un mensuel économique ivoirien, Tycoon, en marge d’un dossier de six pages intitulé « Où va la route ivoirienne ? ». Nota béné précieux : le directeur de publication dudit Tycoon magazine est un certain Fabrice Sawégnon, artisan de la campagne de communication d’Alassane Ouattara aux élections présidentielles de 2010, que l’on dit très proche d’Hamed Bakoyoko et que l’on pourrait difficilement accuser d’être un pro-Gbagbo. C’est pourtant son magazine qui, sous la plume du journaliste Francis Yédan, a publié cet excellent travail d’investigation qui annonçait, alors, le projet de réhabilitation du réseau routier actuellement en cours :

« Avec la période post-crise qui s’annonce, le financement des bailleurs de fonds dans ce secteur [routier] a repris. La réhabilitation d’infrastructures routières à Abidjan et à Bouaké, d’un coût total de 28 millions de dollars E.U [14 milliards de francs CFA, ndlr] est effective. Ce, dans le cadre du Projet d’Urgence d’Infrastructures Urbaines (PUIUR) financé par la Banque Mondiale. La composante 4 de ce projet est réservée aux infrastructures routières. Les routes exploitées par les services de transport public, les travaux d’amélioration, la fourniture et l’installation de panneaux routiers verticaux sont les principaux axes de cette composante. Egalement au nombre de cette composante, le marquage horizontal sur le plus de routes possibles et la réhabilitation de 7,2 km de voirie revêtue à Bouaké. Huit axes routiers (12,4 km de voirie revêtus) empruntés par la SOTRA seront réhabilités à Abidjan. Ajoutée à cela, la construction d’une passerelle à piétons, d’un pont de 120 mètres [à la Riviera 2, ndlr] et d’une route à la Riviera Palmeraie [celle réalisée depuis 2009-2010 qui relie la Riviera Attoban à la Riviera Palmeraie, ndlr]. La composante 3 du PUIUR financée à hauteur de 12 millions de dollars E.U est consacrée à l’élimination des principaux dépôts sauvages dans l’agglomération urbaine d’Abidjan. Quand on sait que les ordures jonchant les routes déversent un liquide corrosif. L’assainissement urbain (eaux usées) constitue la composante 2 du PUIUR. 15,2 millions de dollars E.U [7,6 milliards de francs CFA, ndlr] sont déjà mobilisés. La réhabilitation des principales stations de pré-pompage, de pompage, des égouts secondaires constitueront une bouffée d’oxygène pour le réseau routier abidjanais. Vu le nombre de canalisations bouchées et autres problèmes d’assainissement. La phase active du PUIUR [composante 1] est prévue, dans quelques semaines, pour une durée allant de quatre (4) mois à quatre (4) années […] ».

Voilà qui balaie deux niaiseries fortement médiatisées :
a) l’arrêt total du financement des bailleurs de fonds à la Côte d’Ivoire avant le 11 avril 2011 ;
b) le manque de volonté et/ou l’inaptitude de l’ancien pouvoir à faire face au problème de l’insalubrité publique.

Mais voilà, surtout, qui atomise l’opportunisme trompeur qui tente de faire croire que ce qui se fait aujourd’hui est le résultat du génie d’Alassane Ouattara. C’est tout simplement faux. L’équipe gouvernementale actuelle ne fait que poursuivre un projet qui était déjà amorcé avant que la crise postélectorale ne le mette en veilleuse, temporairement.

Là, pourtant, n’est pas le plus important. L’article du magazine Tycoon rappelle surtout que la restauration des routes ivoiriennes est le résultat d’un processus qui s’est étendu sur plusieurs années et qui a rassemblé diverses compétences nationales, en matière de finances, d’ingénierie technique, etc. Quelles sont les chances que ces personnes partagent tous la même opinion politique ? Elles sont quasiment nulles. D’ailleurs, n’est-ce pas sous la férule d’un nommé Patrick Achi, Ministre des Infrastructures (hier et aujourd’hui), que la réhabilitation du réseau routier ivoirien a été pensée, étudiée, financée et lancée ? Si. A qui Patrick Achi rendait-il compte à cette époque ? A Laurent Gbagbo.

Le meilleur des responsables politiques ivoiriens se dévoile donc quand ils savent s’élever au-dessus de la basse-cour partisane pour faire ce que la population attend d’eux : travailler. Hélas, la sorcellerie politique reste le dénominateur commun des chapelles politiques ivoiriennes. Elles excellent dans la négation de leurs acquis communs et sont conscientes que les électeurs raffolent de ce type de palabres. Aussi, les leçons de novembre 2010 n’ayant jamais été apprises et l’attention des uns et des autres restant focalisée sur les intérêts partisans, les politiques ivoiriens misent sur une nouvelle ronde de fébrilité militante qui se prépare déjà pour 2015. En témoigne le sempiternel débat sur qui est président et qui ne l’est pas, dans lequel tombent tous les somnambules trop groguis pour noter les réalisations concrètes qui impactent leur propre qualité de vie.

La route fait partie de ces réalisations. En tant qu’infrastructure de développement, le seul débat qui devrait l’entourer relève, à la rigueur, des conditions de son financement. Seulement, combien s’intéressent même à ce point d’interrogation ? A Abidjan, tout ce que l’on sait, c’est que « ADO a goudronné ! ». Ce qui suffit à l’argumentation ou à la diabolisation. Le reste ? On s’en fiche éperdument. Bonjour la route… à vive allure, en ignorant les feux tricolores, les passages piétons… et l’essentiel de la question.

Patrick Achi

December 26, 2011