Hollande et la gauche… à l’ivoirienne

Laissons aux politologues et autres spécialistes le soin d’une oraison funèbre détaillée – et bien méritée – du Sarkozysme. Grosso modo, la victoire de François Hollande aux présidentielles françaises de 2012 marque la fin d’un semi-cauchemar étatique qui aura surtout montré en quoi l’hyperprésidence bling-bling à l’avantage des copains du Medef est une formule néfaste pour diriger un peuple tellement affecté par la crise financière mondiale qu’il ne sait plus où parquer ses chômeurs et ses “indignés”.

Mais ce n’est pas seulement le fond socioéconomique qui a précipité la sortie de Nicolas Sarkozy. Son échec est également un échec de forme, symbolisé par une attitude incroyablement arrogante qui n’aura jamais compris qu’un peuple réclame décence et respect avant toute chose, justement parce que la majorité ne peut pas s’offrir Rolex, Chouquet’s et vacances sur le yacht privé de Vincent Bolloré.

Arrive donc un Hollande décidément moins arrogant qui est attendu pour faire bien mieux sur le fond et radicalement différemment sur la forme, et qui annonce déjà vouloir restaurer « l’exemplarité de la fonction présidentielle ». Son projet, par ricochet, interpelle tous les membres francophones de l’Internationale Socialiste (actifs ou suspendus), notamment ces partis politiques africains qui se réjouissent de son succès, mais qui gagneraient à s’interroger sur la déception qu’ils inspirent même à une frange importante de leurs affidés.

Qu’ont-ils, de leur côté, fait des valeurs propres au socialisme vrai, à savoir l’égalité des chances, la justice sociale, la solidarité, l’intérêt général partagé et la répartition équitable des ressources ? Ont-ils déjà mérité le soutien des masses populaires qui croulent toujours sous le poids de la pauvreté, mais qui ont vu leurs “défenseurs” fouler aux pieds toutes les valeurs leftistes au profit de leurs intérêts particuliers ?

La gauche ivoirienne, par exemple, dont la figure de proue est le FPI de Laurent Gbagbo, est directement concernée par ce sujet. On se souvient que, passée la publication de son projet de Refondation en 1997, elle avait, dès son arrivée au pouvoir en 2000, rapidement mis de côté ses valeurs fondamentales, en saisissant l’excuse de la guerre – un fait qui n’est pas à minimiser mais qui, ironiquement, rappelle l’excuse de la crise financière mondiale proférée par Sarkozy que le peuple français a refusé de lui concéder – qui avait servi de prétexte à ce que Dame Corruption pose ses grandes bottes dans tout l’appareil politique ivoirien et s’empiffre au quotidien. Et pendant que Gbagbo préférait ne pas voir ce qui se passait dans ses quartiers, les Ivoiriens, les yeux hagards, pouvaient constater l’embourgeoisement illicite d’une classe politique se disant proche du peuple, mais qui pulvérisait les deniers publics, billet après billet, dans des bâtisses privées chiffrées à des centaines de millions de francs CFA, des demeures secondaires sur la “baie des milliardaires” d’Assinie Mafia et des cortèges de voitures de luxe (dont des Hummers de service, n’est-ce pas Kadet Bertin ?) témoignant d’un niveau de vie mathématiquement incompatible même avec un salaire de ministre.

Ces faits étaient très largement imputables au cercle personnel et professionnel de Gbagbo, c’est-à-dire à un certain nombre de responsables politiques de gauche. La justification typique des militants du FPI qui estiment que « les proches de Gbagbo étaient peut-être corrompus, mais certainement pas lui » est trop peu sérieuse pour être admise. Étant donné qu’on ne peut pas, sauf mauvaise foi, dédouaner le chef de la responsabilité des travers commis par ses sujets. Sinon, à ce rythme, Alassane Ouattara et Nicolas Sarkozy, qui n’ont probablement jamais porté de kalachnikovs, n’auront jamais à répondre devant la justice internationale pour les crimes de guerre commis par leurs armées…

Le mépris des valeurs socialistes pratiqué par les Refondateurs s’est donc amplifié pendant dix ans. La gauche ivoirienne est ainsi devenue la gauche… à l’ivoirienne, c’est-à-dire un corps portant des vêtements de socio-démocrates, livrant des discours de socio-démocrates, formulant des projets de socio-démocrates, mais posant des actes tenant plus de l’extravagance ultralibérale Sarkozyste et Berlusconiste que de la sobriété Marxiste. Avec en sus, un tel degré de libertinage amoral qu’un nommé DSK, socialiste malgré lui, se serait probablement senti battre des ailes de président ivoirien s’il avait eu la bonne nationalité (mais il n’est jamais trop tard, n’est-ce pas Ouattara ?).

C’est cette gauche à l’ivoirienne qui voit dans la victoire de Hollande un certain satisfécit, notamment parce qu’elle estime, avec le politologue français Michel Galy, que la défaite de Sarkozy affaiblira le pouvoir Ouattara en Côte d’Ivoire. Soit. Mais est-elle prête à défendre, en tant qu’opposition, les valeurs “rouges” (ou seraient-elles “roses” ?) dans lesquelles s’inscrit la social-démocratie ?

L’accent, pour l’heure, côté socialistes ivoiriens, consiste à miser exclusivement sur le retour “imminent” de Laurent Gbagbo, comme si l’homme était un messie capable à lui tout seul de guérir toutes les plaies de la société ivoirienne. En réalité, même ce retour ne saurait redorer le blason d’un mouvement politique qui s’est tellement consacré au clientélisme qu’il n’a de plus vraiment de trait distinctif de l’ultralibéralisme ouattariste à l’avantage des investisseurs étrangers et des caciques du RHDP.

C’est pourtant la distinction (ou l’impression de distinction) entre la sobriété de Hollande et la condescendance de Sarkozy qui a fini par porter le PS au sommet. Cette lucarne de cinq ans (au moins) dont veut pouvoir profiter la gauche ivoirienne pour défendre quoique ce soit lui importe, pourrait lui permettre de se souvenir qu’un mouvement de gauche digne de ce nom (et à succès) est un qui garde un œil attentif sur les intérêts des masses populaires et qui fait d’elles la priorité. À moins qu’il préfère échouer…

François Hollande

May 7, 2012

  • Très bel article, vous y avez as déposé une profondeur intellectuelle qui s’est bien accommodé de l’enrobage assez simple et direct(instructif pour qui veut ouvrir son “quotient politique” ou encore sa réflexion à une approche critique purement rationnelle) de votre style d’écriture.