Le Sarko Show aux Africains

Le Sarko Show était en pleine extase, hier, lundi 12 mars 2012, sur les antennes de TF1. L’invité du jour, Nicolas Sarkozy, suant à grosses gouttes bien visibles sous sa chemise décidément trop légère, s’était préparé à exploser le médiamat et dépasser de loin les performances de ses principaux adversaires, notamment François Hollande, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.

Sauf que les tests d’audience réalisés autour de l’émission « Parole de Candidat » annoncent 4,5 millions de téléspectateurs en moyenne (soit 19,8 % de part d’audience), c’est-à-dire, un peu moins que l’émission qui recevait Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon une semaine auparavant, qui avait été suivie par 4,7 millions de téléspectateurs. Plutôt dommage pour le président-candidat de se voir voler la vedette par la série « Cold Case » sur France 2 (6,6 millions de téléspectateurs). Mais dommage, surtout, parce que tous ces chiffres ne permettront pas de mesurer l’impact réel du Sarko Show où il devrait résonner le plus fortement : en Afrique.

Il était impossible, en effet, pour un Africain moyennement attentif, de regarder Nicolas Sarkozy faire étalage de tout son bagout caractéristique, d’humilier un ou deux journalistes et de tenter un nouveau jeu de séduction cinq ans après son premier César, sans déceler le double message qu’il passait (volontairement ou non) à tous ceux qui l’écoutaient dans tous les DOM-TOM du monde, de la Guadeloupe à la Martinique au Sénégal au Gabon et surtout (surtout !) en Côte d’Ivoire.

La performance en elle-même ? Rien de bien surprenant. Le Sarko Show en campagne, c’est le rôle du père inquiet pour ses enfants ; c’est celui du maître désireux de voir ses élèves progresser ; c’est celui du chef qui oriente ses sujets ; c’est celui du saint qui apporte le salut à ses disciples. Le Sarko Show, c’est celui qui essaie de convaincre un nouveau chômeur de 57 ans qu’il doit être réceptif, à son âge, à la formation diplomante que le président-candidat veut lui faire gober (et qui, selon lui, a déjà fait ses preuves !). Le Sarko Show, c’est celui qui se félicite du succès d’une étudiante d’origine maghrébine (minorité visible à Sciences Po) qui, pour lui, est le “modèle” qu’elle essaie tant bien que mal de lui expliquer qu’elle refuse d’être (même s’il lui confirme qu’elle l’est quand même !).

Bref, le Sarko Show, version 2012, c’est un tantinet moins d’arrogance (encore que !) seulement pour les deux heures d’émission vu que, le pauvre, il ne caracole pas vraiment en tête des sondages et qu’il essaie de rattraper le candidat qu’il n’avait pas prévu (post-DSK) lui causerait autant de céphalées. Aussi, Sarkozy joue la carte de l’expérience pratique que ne saurait revendiquer la bourge d’extrême-droite ou le gros minet socialiste. Il joue aussi l’Européen, celui qui détient l’avenir d’une deuxième puissance mondiale… qui ne sera jamais, tant que la Chine et les États-Unis figureront sur la même mappemonde. Mais entre ces multiples casquettes, le Sarko Show, en fait, n’est qu’un bon divertissement pour les Français. Le vrai drame, par contre, c’est qu’il est un véritable cauchemar pour les Africains.

Tous ceux qui espèrent encore, en Afrique, une solution française aux maux des sociétés noires, en ont bien eu pour leur compte par petits “wake-up calls” bien ciblés. Encore faut-il qu’ils s’en rendent compte tant le Sarko Show, c’est le double ou triple message dans la même phrase, en fonction du phénotype et de l’ancestralité.

La question de la privatisation, par exemple, pour éclairer notre sujet. Présentée comme seule et unique voie de recours aux maux africains au début des années 1990, la privatisation de tous les secteurs sensibles de l’appareil économique (inclus l’eau et l’électricité), notamment en Côte d’Ivoire, avait été défendue mordicus et appliquée via les fameux plans d’ajustements structurels débarqués en Côte d’Ivoire en même temps qu’un non-national de capitaine de navire censé les conduire à bon port. Et depuis ce jour, tout (ou presque) a été privatisé. Ce qui, en Côte d’Ivoire, signifie que tout (ou presque) a été attribué, selon la bonne vieille méthode du pacte colonial, aux copains Bouygues et Bolloré, via de juteux contrats léonins.

L’approche est toujours active, soit-dit en passant, car le capitaine d’alors a fait un bond au-dessus de dix mille morts et se retrouve, maintenant, armateur de plein pied. Alors, que pense le p’tit Nico de la privatisation ?

Eh bien, ça dépend ! Si l’on parle de la France, il pense que ce n’est pas le chemin ; que la Chine, le Japon et même les États-Unis (depuis 1973), n’ont pas laissé leurs services publics sensibles au contrôle des multinationales privées assoiffées de gains. Il n’y a donc aucune raison que le France métropolitaine face de même.

Mais dans les colonies ? Ah, ça, c’est une autre paire de manche ! En Côte d’Ivoire, notamment, il faut la faire, cette privatisation. Le capitaine-armateur a été appointé précisément pour cet exercice qui va décimer l’économie locale mais enrichir la métropole. Car l’Afrique, après tout, qu’est-ce que c’est ? Un jouet ? Un chantier ? Un laboratoire ? C’est en tout cas l’espace où tout ce qui ne se fait nulle part ailleurs se fait bel et bien. Avec Bouygues. Avec Ouattara. C’est comme ça !

Et le Sarko Show va plus loin. La question de l’immigration, via la réforme du Schengen, a elle aussi été présentée aux Africains via les Français. Pour Sarkozy, les frontières inter-européennes sont pour la libre circulation des personnes… européennes. Pas pour les autres. Si vous n’êtes pas Européen et que vous n’avez pas l’intention (et les capacités) de faire Sciences-Po, vous aurez dorénavant à affronter le képi bleu-blanc-rouge à la frontière du Nord-Pas-de-Calais, si d’aventure ces andouilles de Belges vous donnaient le visa qu’ils devraient vous refuser. Message en filigrane aux Africains, bien entendu, car quelle chance pratique y aurait-il que les mêmes frontières soient fermées à un touriste américain, japonais ou australien ? Ce n’est pas tout à fait la méthode Marine Le Pen, mais c’est, en fait, la méthode Marine Le Pen ! Exactement la néo-xénophobie sarkozienne qu’explorait le célèbre magazine américain Time, dans sa parution d’il y a une semaine…

Et de l’hypocrisie, il y en a toujours plein la tronche pendant le Sarko Show. À l’égard notamment des Asiatiques et de leur “type de civilisation” qui ne leur permet pas d’avoir conscience des questions environnementales et des droits de l’homme. Ou encore, ce temps fort sur la production agricole, où l’Afrique et l’Amérique latine (comme par hasard) ont été présentées comme les “solutions” à venir du manque à gagner alimentaire mondial, en 2050, quand la planète aura atteint 9 milliards d’habitants. Car le Sarko Show, c’est aussi la prévoyance ! C’est-à-dire, l’accaparement des terres arables partout où elles existent encore, notamment en Afrique noire !

En somme, Nicolas Sarkozy se moque grandement des Africains. Il le dit et le montre, en direct, sur la chaîne de l’ami Martin, implorant pratiquement les nègres dociles qui applaudissent l’ascension de ses valets à la tête de leurs États de montrer un tant soit peu de fierté, de conscience, d’intelligence tout simplement ! Aussi leur offre-t-il, précisément, cette dernière phrase pleine de bon sens… européen : « Un pays qui a des dettes et qui a des déficits n’est pas un pays qui a la maîtrise de son destin ».

Qu’en pensent les Africains ?

Nicolas Sarkozy

March 13, 2012