Mal poser le problème

Coup de chance, doigté divin ou génie marketing que Le nouvel ordre ivoirien, le nouveau livre de Jean-David N’Da soit paru le 24 janvier 2012 à Paris, la veille de la visite très officielle d’Alassane Ouattara en France ?

On ne peut pas dire que ce texte ne tombe pas à point nommé. Les images retransmises par les médias internationaux sont plus que parlantes : Nicolas Sarkozy a rarement déployé tel faste pour accueillir un chef d’État quelconque, encore moins un chef d’État africain. Et même les observateurs français remarquent la similitude criante entre cette réception et toutes celles qui caractérisaient, il n’y a pas si longtemps, l’arrivée sur le perron de l’Élysée des grands présidents françafricains du siècle dernier : Houphouët-Boigny, Omar Bongo, etc.

Ouattara et Sarkozy s’inscrivent donc tous les deux, à visage découvert, dans ce nouvel ordre ivoirien, ce rééchelonnement par la bombe de la scène politique nationale. Seulement,  moins d’une semaine après sa publication, certaines voix s’élèvent déjà pour clouer au pilori un travail qu’elles n’ont même pas pris la peine de consulter, au prétexte – tenez-vous bien – que cette critique fait usage de la langue française et d’une maison d’édition française pour décortiquer le néocolonialisme rénové courant 2011.

Et comme burlesque n’est jamais meurtrier, cette opinion très sérieusement émise s’en va jusqu’à suggérer la solution la plus idoine qu’elle ait pu formuler : l’auteur devrait plutôt écrire… en anglais. Et chercher éditeur au Moyen-Orient, en Inde, au pôle Nord, bref, partout où il n’existe rien de français.

Avec ce type de raisonnement, bien entendu, l’histoire même de l’Afrique francophone, telle que décrite par des centaines et des centaines d’historiens, sociologues, économistes et autres auteurs africains, via la langue française, n’a aucune raison d’être. Avec ce raisonnement, il faudrait très rapidement que tout le travail de recherches et d’analyses critiques, effectué depuis au moins le début du XXe siècle, soit d’abord traduit en Malinké, en Agni, en Bamiléké, en Lingala, en Yoruba ou encore en Wolof, avant d’être jugé recevable.

Cette attitude est révélatrice du comportement autiste et antipathique d’office, sans raison de l’être, qui caractérise la dépréciation des Africains pour le travail que font leurs semblables. Au lieu de la critique réfléchie, post-lecture, du contenu d’un pamphlet, on a droit à une complainte pré-lecture – sans volonté peut-être même de lecture – aux motivations floues.

Pourtant, le débat aurait pu se poser raisonnablement. L’adéquation entre actes et paroles est une question d’importance, que nous-mêmes stigmatisons chez nombre d’acteurs civils ou politiques africains. Il n’y a pas si longtemps, nous soulignions l’hypocrisie qui ne dit mot d’un nommé Laurent Gbagbo, qui s’entoure d’avocats français dangereusement proches de l’appareil politique françafricain, en prétendant combattre le système (politique, économique, culturel mais aussi juridique) qu’est la Françafrique. Nous disions à ce sujet que cette tactique noie (volontairement ou non) l’expertise juridique locale, au lieu de lui permettre, devant l’Histoire, d’exposer son savoir-faire.

Cependant, dans le cadre de la publication d’une analyse sur les rapports entre la France (l’Occident) et la Côte d’Ivoire (l’Afrique), quelle est la meilleure des stratégies ? Ne faut-il pas s’assurer, primo, que le texte en question soit effectivement publié ? Et, secundo, qu’il soit distribué le plus largement possible ? Est-ce le lieu, ici, de faire le procès de la langue choisie (qui n’est rien d’autre que la langue maternelle de l’auteur) et de disserter sur le chiffre d’affaires des maisons d’éditions locales, question certes fondamentale, mais qui ne tient pas compte du contexte de publication du livre-ci ?

Quel est ce contexte ?

Ce contexte est justement celui du nouvel ordre ivoirien auquel souscrivent Ouattara et Sarkozy – et auquel adhère également la grande majorité de la population, par irresponsabilité civile, par mimétisme, par faux militantisme ou par pauvreté intellectuelle. Dans un tel contexte, où la presse “qui dérange” est traquée, emprisonnée, surveillée par une tutelle (le CNP)  plus que fantoche et par un réseau libraire soumis au diktat du gouvernement, ce livre aurait grand mal à se faire éditer localement dans les meilleures conditions.

Récemment, le ministère de la culture tenu par l’écrivain Maurice Bandaman, annonçait la participation de la Côte d’Ivoire au Salon du Livre 2012 à Paris, en insistant sur le fait que, pour la première fois de son histoire, la Côte d’Ivoire sera “dignement représentée” dans un grand espace de 36 m2, car cela s’inscrit dans “la volonté du chef de l’Etat” de faire lire les Ivoiriens.

Superbe ! Sauf que ce projet ouattariste vient sous conditions. Il faut s’appeler Venance Konan ou Tiburce Koffi (noms cités plus d’une fois par ledit ministre lors de son point de presse, comme pour honorer la déferlante littéraire insultante et méprisante anti-Gbagbo). Ou alors, il faut être “inoffensif” pour le régime en place (en excellant, par exemple, dans la littérature pour enfant, comme c’est le cas de l’auteure Fatou Kéita). Il faut s’inscrire, grosso modo, à la célébration active ou passive de la “nouvelle Côte d’Ivoire” culturelle.

Ces critères sont donc clairement exclusifs pour quiconque n’y adhère pas. Et les maisons d’éditions ivoiriennes relativement crédibles, c’est-à-dire ayant une réelle capacité de distribution à travers le monde francophone – notamment les NEI – se focalisent généralement sur la littérature apolitique.

Aller donc ailleurs en Afrique, en Inde, au Moyen-Orient ou encore en Chine ? Pourquoi pas ! On pourrait aller jusqu’au bout du monde chercher et probablement trouver un éditeur capable de publier une photo d’Alassane Ouattara flanqué devant un drapeau français, tout hilare, tout heureux de son positionnement dans Le nouvel ordre ivoirien. Et écrire le livre en mandarin (la langue la plus parlée au monde) pour être sûr que 1 milliard 200 millions de personnes, au bas mot, y est accès.

On peut faire un tas de choses ! Mais, on peut aussi et simplement opter pour une maison d’édition d’expérience, sérieuse, ayant un très large réseau physique et électronique, active depuis plus de trente ans dans la défense des intérêts des peuples africains et connue pour éditer toutes sortes d’intellectuels du Sud (notamment de grands universitaires africains). On peut le faire parce que, contrairement aux réactions simplettes sur la question, Le nouvel ordre ivoirien s’en prend non pas au peuple français mais au système politique françafricain.

Ne pas comprendre cette nuance est simplement niais.  Quand des Africains bons teints, supposés sérieux, se lancent dans des dénonciations rocambolesques de ce type, ils ne font que mal poser le problème. Aimé Césaire expliquait déjà, en 1955, dans son Discours sur le colonialisme, que l’Europe était devenue experte à mal poser les problèmes afin de justifier les mauvaises réponses qu’elle tentait d’y apporter. Plus de cinquante ans plus tard, les fils africains du néocolonialisme, friands de querelles de poux, posent eux aussi leurs problèmes de travers et y apportent des justifications fantaisistes, qui confirment ainsi tout ce que l’on disait : l’actualité est vraiment au nouvel ordre ivoirien.

Maurice Bandaman

January 30, 2012

  • JM

    Thank you.