Droit d’honneur

On lisait récemment la prière en ligne de cet internaute se réclamant de Laurent Gbagbo, qui espérait que les Eléphants soient éliminés au premier tour de la prochaine Coupe d’Afrique des Nations (CAN), afin qu’Alassane Ouattara n’en tire aucun dividende politique.

C’était peut-être une boutade, mais secrètement, tel est le vœu d’une grande partie des Ivoiriens. Après tout, l’équipe nationale de football n’a-t-elle pas essuyé échecs après échecs, entre 2006 et 2010, malgré une armada de talents dont rêvent toutes les équipes du continent ? Les résultats footballistiques de la Côte d’Ivoire n’ont-ils pas été largement en-deçà des espérances et des chansons sur mesure de Magic System ? Et cela, malgré les moyens matériels et financiers quasiment outranciers et le soutien indéfectible de Laurent Gbagbo – qui disait à l’époque que le football était la mission première de tout Ministre des Sports ivoirien ? Mais puisque l’équipe n’a pas assuré sous Gbagbo, il faut qu’elle échoue sous Ouattara : voilà, en substance, ce que beaucoup d’Ivoiriens souhaitent.

Sans tomber dans l’imbécilité politique qui attribue, de but en blanc, tous ces échecs sportifs à la Refondation, il est évident que la politisation excessive du football ivoirien a clairement fait déjouer les pronostics favorables à l’équipe nationale.

On s’en souvient, les débâcles des Eléphants ont été l’occasion d’une récupération politique opportuniste, manifestée par la campagne présidentielle du RDR en 2010, qui n’a pas eu honte d’attribuer à Ouattara la victoire des Eléphants à la CAN de 1992 au Sénégal, bien que cette occurrence ait eu lieu du vivant d’Houphouët-Boigny. Un peu, au fond, comme si Lionel Jospin s’appropriait la Coupe du Monde des Bleus, en 1998, par devers Chirac et que le PS faisait campagne vingt ans plus tard autour de cet axe de communication. Gargantuesque pitrerie politique. Où d’autre qu’en Côte d’Ivoire voit-on un Premier Ministre s’octroyer les succès de son Président ? C’est pourtant caractéristique d’Ouattara de donner l’impression qu’il était véritablement la tête du pays lors de sa tenure de trois années à la Primature…

L’homme sait donc clairement se positionner. Et peine perdue que de lui rappeler qu’en Afrique, « quand la tête est là, le genou ne porte pas le chapeau ». Car Africain, Ouattara ne l’est que par contrainte. Pourtant, c’est bien sous sa férule que, sauf rebondissement, les Eléphants, dirigés par leur capitaine Didier Drogba, participeront à la prochaine CAN. Belle ironie de l’histoire que, de tous les hommes politiques ivoiriens, ce soit précisément Alassane Ouattara, fier déstabilisateur de la Côte d’Ivoire, qui conduise les Eléphants à Libreville.

Mais faut-il pour autant leur souhaiter le pire ?

Comme tout le monde le sait, le capitaine de cette équipe, Didier Drogba est un membre officiel de la cellule censée façonner la réconciliation aux Ivoiriens. On sait le projet clairement alchimiste, mais combien savent cependant que, de sources concordantes, Drogba a tout simplement refusé les premiers appels téléphoniques d’un Ouattara pressé d’apporter un soin esthétique à son image de barbouze politique, dès après le 11 avril ? Il aura fallu multiples négociations, tractations et médiations souterraines pour que la star de Chelsea accepte de faire partie de l’équipe mise en place autour de Charles Konan Banny et adhère au principe de réconciliation nationale.

A-t-il eu tort ?

Pas nécessairement. Il faut faire la part des choses : il y a une différence entre l’attitude de Didier Drogba et celle, par exemple, des deux autres vedettes ivoiriennes que sont Alpha Blondy et Tiken Jah Fakoly.

Alpha Blondy est un équilibriste-arriviste qui ne se souvient des valeurs du Rastafarisme que lorsqu’il sait en tirer profit. Au prétexte utopique d’unifier les religions monothéistes (mais, surtout, afin de ne pas restreindre son auditoire), il navigue, depuis toujours, entre Islam, Christianisme et Judaïsme, en ignorant volontairement leurs exigences foncièrement distinctes. Il deviendrait bouddhiste pendant quarante-huit heures, s’il en avait besoin pour vendre des albums au Japon. C’est un fabuleux musicien de grand talent, mais c’est aussi et surtout un fin commerçant : sa marelle politique le dévoile clairement.

Tiken Jah Fakoly, quant à lui, est un piètre artiste doublé d’un ignorant. Il doit la grande partie de son succès international à la diabolisation volontaire de son pays, à Paris, sur tous les plateaux de télévision français où se préparait, insidieusement, la manipulation médiatique contre la Côte d’Ivoire, qui s’est déployée progressivement jusqu’au 11 avril et qui ne fait que s’amplifier depuis. Non seulement il chante faux mais il chante le faux. Il faut juste l’ignorer royalement ou écouter ses tubes en rigolant.

Didier Drogba, par contre, est un sportif de renommée planétaire, qui aurait pu porter le maillot tricolore français, mais qui a choisi l’équipe nationale ivoirienne et amélioré l’image de la nation. Parce qu’originaire de Niaprahio (Gagnoa) et d’ethnie Bété, on le dit proche de Gbagbo (sans preuve aucune), en oubliant qu’il n’a jamais battu campagne pour personne. Par ailleurs, au prétexte que le village de ses parents a été dévasté par les rebelles d’Ouattara, certains s’attendent à ce qu’il termine sa carrière professionnelle sur un positionnement militant.

Ce n’est pas bien sérieux. Comme quelques autres, Didier Drogba s’est engagé à la travailler à la réconciliation (un projet “louable” sur papier mais politiquement vicié), non par amour pour Ouattara, mais par amour pour sa patrie. Il a accepté le principe en tant que “role model” d’influence majeure en Côte d’Ivoire et dans le monde. Il n’est pas un acteur politique, ni même un partisan officiel de qui que ce soit ; il joue au football, en espérant que le pays s’unisse à nouveau sous la bannière du sport roi.

Ceux qui, aujourd’hui, insultent l’homme et maudissent les Eléphants, aiment-ils autant leur pays ? Ceux qui croient qu’aimer la Côte d’Ivoire signifie haïr Ouattara et/ou adorer Gbagbo observent-ils le nombre d’Ivoiriens qui ne se préoccupent ni de Ouattara, ni de Gbagbo, mais qui ne travaillent pas moins dur pour leur patrie ? S’il faut souhaiter la défaite des Eléphants pour faire preuve de “patriotisme” en “punissant” Ouattara et les Eléphants, pourquoi ne pas souhaiter, par exemple, qu’aucune route ivoirienne ne soit bitumée ? Pourquoi même en faire usage ; pourquoi ne pas glander sur les contre-allées non encore remises à neuf, en martyrisant ses amortisseurs, par “amour” pour la “vraie Côte d’Ivoire” ? Pourquoi, finalement, ne pas quitter le pays, en masse, volontairement?

Ces enfantillages partisans deviennent clairement malséants et contre-productifs, quand ils personnalisent tout et rien, quotidiennement. Comme la route, les Eléphants sont un bien commun national. Tout le monde (RHDP, LMP, Dioulas, Bétés, Baoulés etc.) bénéficie de leur qualité et devrait se réjouir de leur vitalité. D’ailleurs, tous les Ivoiriens devraient rêver qu’un talent comme Gervinho explose sur la scène continentale, devant les caméras du monde entier.

Fait certain, Laurent Gbagbo sera le premier Ivoirien à espérer un triomphe des Eléphants à la CAN, de sa cellule présidentielle de La Haye, sans Fofié Kouakou pour l’en empêcher. Pourquoi ? Parce qu’il comprend bien que, si victoire il y a, ce sera le résultat du travail abattu par les footballeurs ivoiriens au fil des années et la juste récompense de leur effort maintes fois contesté. Ce ne sera ni à l’honneur d’Alassane Ouattara, ni au sien : ce sera à l’honneur de tous les Ivoiriens. Point.

Didier Drogba

December 11, 2011

  • http://www.facebook.com/people/Lopez-Goly/523706778 Lopez Goly

    J’ai lu un jour dans mon journal satirique GBICH, une histoire à l’Africaine et l’ivoirien en particulier. je résume, un chasseur après une chasse infructueuse rencontre un génie. Le  génie lui dit, demande ce que tu veux et tes voeux sont exaucés immediatement, mais sache que je donnerai le double de ce que tu auras demandé à ton voisin. le chasseur reflechit et demande au genie, si je demande un millions, mon voisin qui n’a rien fait aura 2 millions et le genie lui oui. Il dit donc au genie, si tu dois donner en double ce que tu me donnes à ma voisin, je demande que tu me crève un oeil, mon voisin aura les deux yeux crevés. Pauvres de nous, tout ce qui est interêt national relayé au second plan, notre pemière priorité nous et après nous, c’est encore nous. C’ est aussi la consequence que les sucesseurs ne veulent jamais reconnaitre au moins un petit merite du predecesseur. Si notre premier ministre s’attribue en six mois des realisations qui ont fait l’objet d’etudes pendant des années, il est à craindre que tous, sommes dans ”l’imbecilité politique”. Politico-footbalistiquement correcte Mr Fabien. Prochaine destination, qui sera le nouveau père du taux d’abstention des ivoiriens? chacun de son coté, contre salives et plumes s’attribue le ”on n’est fatigué des ivoiriens”. Pourquoi les politiques refusent de lire en filigrane et se contentent du peu? La negrerie des negriers.

    • http://fabiendalmeida.penseesnoires.info/ Fabien D’Almeida

      Hélas, vous avez bien raison, Lopez Goly. Le père du taux d’abstention, cemui qui miraculeusement en portera la faute, s’appelle Laurent Gbagbo. Ils trouveront le moyen de l’accuser de cela aussi. Que voulez-vous ? Nègreries je présume…

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