CPI : l’occasion d’humilité

Laurent Gbagbo a donc été transféré à la CPI en dépit des promesses de “frémissements” des responsables LMP, en dépit des “revendications” de ses avocats et conseillers et en dépit de la colère de ses affidés. Comme au 11 avril dernier, il a été saisi manu militari et convoyé là où la “communauté internationale” souhaitait le voir depuis une décennie.

Que dire qui n’a déjà été dit ?

Les réactions des uns et des autres ont toutes été lues… ou presque. Impossible de circonscrire la déferlante émoussée ou enchantée, qui aura d’ailleurs confirmé ce que l’on savait déjà de la scène politique ivoirienne : à gauche, quelques militants rêveurs espèrent toujours se réveiller au petit matin du 11 avril 2011 pour changer le cours de l’Histoire ; à droite, quelques militants dozos continuent d’applaudir les combines les plus iniques de leur “fétiche”, bêtement, comme ils le font depuis le 19 septembre 2002.

Tous, mais surtout les premiers, ont besoin d’une bonne douche froide, d’une tasse de thé chaude et d’une volonté sincère de dépasser leur ego, afin de tirer les leçons de ce transfert à la CPI. Oui, l’acte était déplaisant… mais était-il imprévu ? Le choc n’a-t-il pas été plus violent chez ceux qui fondent leur espoir dans l’attentisme de leur mouvement et qui croient toujours que quelqu’un, quelque part, leur doit quoi que ce soit ? Ces personnes ne sont-elles pas celles qui refusaient de prendre au sérieux une occurrence pourtant préparée en amont depuis fort longtemps ?

Désolé, mais il s’agit ici de politique politicienne, médiocre et méchante, pas de physique quantique ou d’idéalisme ecclésiastique. Accuser la “justice des vainqueurs” (tout en espérant secrètement d’elle), comme si, une seule fois dans l’histoire géopolitique mondiale, cette “justice” a été d’une autre nature, est une position émotionnelle d’une naïveté remarquable. Si, par exemple, les responsables Nazis ont été jugés et condamnés, c’est simplement parce qu’ils ont perdu la seconde guerre mondiale ; pas parce qu’ils étaient les seuls coupables d’atrocités. Aussi, maudire à qui mieux mieux Ocampo, Sarkozy et toute la cohorte impérialiste apporte quoi de substantiel au combat ? Nothing !

Cependant, quand bien même on lui conseille de repenser ses actions, en tenant compte de sa nouvelle position, le camp LMP répond qu’il est “en prison avec Gbagbo”. Quand on lui demande de soupeser la valeur réelle de ses déclarations publiques, il s’offusque à tout bout de champ. Quand on lui suggère de prendre le recul nécessaire, afin de mieux orienter son engagement, il continue de dire non, tout bonnement. Résultat : au lieu de “frémir”, il tressaille de peur, plus impuissant que jamais. Mais, curieusement, il conserve sa même arrogance et son même frontisme, en promettant “une réponse appropriée”.

Simple baliverne. D’ailleurs, à quoi servirait-elle ? Si preuve il fallait encore, l’épisode CPI vient de confirmer qu’Alassane Ouattara ne se sent nullement concerné par les soubresauts médiatiques qu’engendrent ses décisions. Fidèle au type de gouvernance auquel il adhère, par mimétisme servile, depuis son passage à la Primature de 1990 à 1993, sa néo-dictature s’exerce sans émotion aucune, avec l’assurance d’être – ou de se croire – intouchable, car suivant méticuleusement les “instructions” de ses mandants.

Ceux donc, parmi les pro-Gbagbo, qui étouffent l’esprit critique – distinct du discours populiste officiel de leur directoire – et abondent en anathèmes puérils, vindicatifs mais surtout indicatifs d’un militantisme moutonnier, en déphasage absolu avec la dure réalité, sont-ils conscients qu’ils n’émettent dans l’éther qu’une bouffée de colère futile ? Ils gagneraient, plutôt, à apprendre, rapido presto, les leçons qui s’imposent à eux, au mépris de leur volonté.

Ces leçons sont ceinturées d’humilité. Pas celle, rocambolesque, “suggérée” par le Premier Sinistre Soro, mais cette qualité apparemment pécheresse en politique, qui pourtant n’est pas l’arme des faibles, mais l’apanage des leaders responsables et conscients de la contrainte. Les circonstances actuelles obligent le camp Gbagbo à revoir entièrement sa copie, à grandir en maturité politique et à poser des actes conformes à cette maturité. Quels sont-ils ?

Ces actes passent nécessairement par l’acceptation définitive du fait que Laurent Gbagbo n’est Président de la République de Côte d’Ivoire que dans les iconographies qui illustrent les profils Facebook de ses plus avides partisans. Passé le risible virtuel, Laurent Gbagbo est, au temps T, un ancien chef d’Etat négro-africain, prisonnier de la “communauté internationale”, installé depuis peu dans les geôles de la CPI, où aucun pseudo-patriote ulcéré n’est capable d’aller l’y déloger. Et comme le rappelait récemment David Gakunzi, « Toussaint Louverture, Béhanzin, Samory Touré [ont été] tous diabolisés, tous kidnappés, tous déportés. Leur crime ? Avoir tenu tête à la domination française. Les années et les siècles passent et les méthodes de la France demeurent les mêmes ». Leur sort ? On le connait…

Gbagbo est donc très mal barré. Il se trouve entre les mains d’une (in)justice internationale qu’il est difficile – mais pas impossible – de vaincre, puisqu’elle a été créée, justement, pour juger des personnes criminalisées, culpabilisées et médiatisées comme étant telles (c’est-à-dire criminelles et coupables, avec très peu de chances de renverser la vapeur ; et ce n’est pas Jacques Vergès et sa pléthore de “condamnés” qui diront le contraire). C’est le principe même du non-droit international qui, soit dit en passant, rend peu probable un mini-Nuremberg contre la rébellion ivoirienne et ses financiers, malgré les preuves qui abondent à son sujet. Odile Tobner, rappelait le mois dernier, à qui l’a déjà oublié, qu’Idriss Déby, Denis Sassou Nguesso, Paul Biya et consorts, tous suspectés de crimes contre leurs propres peuples, ne seront probablement jamais interrogés par la “justice” internationale, car protégés directement par la France. Par contre, sans parapluie diplomatique et nonobstant la fébrilité des accusations portées contre lui, les incongruités du système judiciaire international mettent Laurent Gbagbo dans une position plus que délicate. Et l’admettre n’est pas faire preuve de pusillanimité et de pessimisme mais d’objectivité et de réalisme.

C’est conscient de ce périmètre somme toute restreint que le camp LMP devrait plutôt se réengager sur le front politique national, armé d’une nouvelle orientation qui cesse de clamer et de réclamer, à tue-tête, mille et une choses mêmes légitimes, auxquelles les tenants actuels du pouvoir n’apportent aucune considération. Ironiquement, la CPI lui offre l’occasion d’humilité qu’il ne désire peut-être pas, mais qui saurait lui économiser une ou deux frustrations, à l’avenir. L’accepter serait la garantie de nouvelles opportunités. L’ignorer lui promet d’inévitables céphalées.

Laurent Gbagbo

December 5, 2011