Le mythe de l’Ivoirien paisible

La fin de cette année cruciale dans l’histoire politique de la Côte d’Ivoire s’annonce, comme prévue, sans qu’une réponse consensuelle ait été apportée à la question suivante : comment la Côte d’Ivoire est-elle tombée si bas ?

On connait les coupables officiels, selon que l’on s’abreuve du révisionnisme RHDP, du frontisme LMP ou tout simplement du bon sens. Ils s’appellent Onuci, France, Ouattara, Gbagbo et leurs subordonnées respectifs, et ils incluent également Obama, Bédié, Houphouët et même – pour certains – Koulibaly.

Cependant, outre l’irresponsabilité de la classe dirigeante dans son ensemble, qu’est-ce que la débâcle ivoirienne révèle des administrés de ce pays ? Qu’est-ce que cette crise permet de savoir de l’Ivoirien lambda, celui qui sait bavarder, insulter, mépriser et voter, généralement, par égard pour les convictions d’autrui ? Combien d’analyses s’intéressent-elles au rôle joué par le citoyen lui-même dans ce que la Côte d’Ivoire est devenue ?

Si la question ne fait pas débat, c’est justement parce que les Ivoiriens, en général, ne se reprochent pas grand-chose. A la question de leur implication fondamentale dans la descente aux enfers de leur pays, la plupart rétorquent le bon vieux cliché suivant : les Ivoiriens sont un peuple paisible et accueillant et ils l’ont toujours été. Ils se sont simplement retrouvés, comme par enchantement, manipulés par une génération de leaders particulièrement égocentriques qui ont “gâté le pays”.

La possibilité d’une culpabilité civile plus ou moins équivalente à l’irresponsabilité sans appel des hommes politiques ivoiriens est généralement minimisée ou carrément évitée, comme si son éventualité était chose insensée. Certains critiques vont jusqu’à avancer que la fameuse “réconciliation nationale” dépend uniquement de la volonté d’Alassane Ouattara et de Laurent Gbagbo – et à un moindre degré, d’Henri Konan Bédié – de s’asseoir autour d’une table et de “discuter”…

On peut le prétendre, à première vue, puisque ces leaders sont les faces visibles de la crise. Cependant, à bien y regarder, le peuple ivoirien lui-même n’est pas si dénué que cela de péchés. Ne dit-on pas qu’un peuple a les dirigeants qu’il mérite? Pourquoi les Ivoiriens feraient-ils exceptions à cette règle, ayant prétendument hérité, depuis la mort du “Vieux”, de dirigeants qui seraient tombés comme grêle pour punir un peuple rebelle au “père de la nation” ?

Penser cela relève d’une volonté de dédouanement civil dont les conséquences sont bien plus nuisibles qu’il pourrait sembler. En effet, la fracture sociale fomentée depuis l’ère d’Houphouët a accouché d’un type bien précis de leaders politiques qui, au tournant du 21è siècle, se sont détestés jusqu’au déchirement que l’on sait. Ces dirigeants étaient-ils des magiciens capables de transformer des populations douces et paisibles en des vandales de rue ? Ou bien ont-ils seulement constaté, au sein de la population, un potentiel de violence et de haine qu’ils ont tout simplement exacerbé ?

Si l’on observe la manière dont les Ivoiriens continuent de défendre leurs positions politiques aujourd’hui – sans la moindre once de volonté d’entendre quelque opinion divergente – , il est difficile de croire au mythe de l’Ivoirien paisible devenu brusquement renégat. Les échanges au vitriol qu’entretiennent les différents camps politiques quotidiennement sont bien les témoins d’une haine réciproque et durable que nul ne veut réellement abandonner. Et pourtant ce mythe continue de faire les choux gras de la plupart des expressions de “fuite en avant” qui savent indexer tout ce qu’il y a de politique en faisant l’impasse sur tout ce qui ne l’est pas. Pourquoi cela ?

Le mythe de l’Ivoirien paisible est né durant la période de paix relative caractéristique du règne d’Houphouët. Le génie du premier président a consisté à faire croire aux Ivoiriens que ce pays était paisible parce qu’eux-mêmes l’étaient, “naturellement”. Et que les troubles sociaux fréquents dans les pays voisins pendant le premier quart de siècle qui a suivi les “indépendances”, étaient dus à une sorte de “culture de la violence” typique de leurs populations, descendantes de traditions supposées “guerrières” donc enclines à la brutalité. Ainsi, selon cette théorie, les Ivoiriens ont toujours été entourés de “violents” Libériens à l’Ouest, de Guinéens et Maliens “roublards” au Nord-Ouest, de Voltaïques “sanguinaires” au Nord-Est et de Ghanéens “corrompus” et “jaloux” à l’Est. En somme, des populations bien moins “raffinées” que le peuple uni, paisible et travailleur de Côte d’Ivoire…

Deux réalités, pourtant, auraient dû battre en brèche cette plaisanterie depuis belle lurette. La première, sociologique, rappelle que la Côte d’Ivoire moderne n’est qu’un melting pot de tous ces peuples voisins. Et que si disposition “naturelle” ou “culturelle” à la violence il existe dans ces pays, c’est qu’il en est de même sur le territoire ivoirien. La seconde, politique, souligne que la Côte d’Ivoire est restée relativement paisible pendant toute cette période “de grâce” pour une seule raison: la gestion de l’Etat opérée par le “Vieux” a consisté à protéger son pouvoir de toute opposition politique ou civile visible – voire à la réprimer dans le sang si besoin était.

Houphouët a donc usé d’une dictature apaisée, dans laquelle l’Ivoirien pouvait tout faire sauf s’opposer à lui. Et avant le vent de l’Est de 1990, c’est exactement ce que la grande majorité de son peuple a fait : il a connu les “heures de gloire” des années 70 et supporté la conjoncture des années 80, sans plus broncher qu’il ne fallait. Il croyait, franchement, qu’il était “privilégié”, “différent” et “spécial”, et que ces caractéristiques, propres seulement à lui dans la sous-région ouest africaine, expliquaient qu’il soit bien plus avancé économiquement que ses voisins.

Cette hyper-conscience de soi, basée sur une vision partielle du contexte régional, s’est rapidement muée en arrogance, au détriment des étrangers, quand bien même la volonté politique officielle était de les accueillir “fraternellement”. En réalité, cette volonté politique était d’exploiter l’afflux des populations de la sous-région dans ce pays “béni”, pour assurer une main d’œuvre locale non qualifiée. Malheureusement, cette “importation” de travailleurs étrangers s’est faite sans cadre légal à l’avantage des nationaux, mais plutôt en mettant tous les résidents de Côte d’Ivoire sur le même pied d’égalité, chose qui a semé les germes des conflits qui ont suivi la mort d’Houphouët.

Mais à l’époque, peu s’en doutait. Le peuple était dans cet état semi-comateux, inconscient des manigances politiciennes, convaincu de son “amour fraternel”  pour les autres, hypnotisé par le doux message pacifique inspiré de la sagesse baoulé que lui chantait son “papa national”. Et ce message, martelé sans cesse pendant des décennies, a fini par donner l’impression que le somnambulisme citoyen était la preuve d’un naturel débordant de paix.

Puis advint le 7 décembre 1993 et le peuple ivoirien commença enfin à se réveiller. Le “faux naturel” s’étant forgé pendant trente ans, il ne pouvait pas disparaitre en quelques petites années. Néanmoins, depuis cette date, l’hypnose a peu à peu laissé la place au tangible et l’Ivoirien s’est découvert un naturel capable de faire ce qu’il ignorait de lui-même : des violences sans description exécutées par des Ivoiriens – peu importe leurs origines – sur d’autres Ivoiriens, depuis 2002 jusqu’à ce jour.

Aussi, le peuple de Côte d’Ivoire est loin d’être “le bon samaritain” qu’il croit être. Ou plus précisément, il ne l’est pas plus qu’un autre. D’ailleurs, les difficultés qu’il a à épouser le principe même des concessions fondées sur le pardon, révèlent bien qu’il n’a pas encore compris ce qu’aller de l’avant suppose réellement. Pourtant, les Sud-Africains, les Libériens et les Rwandais ont pu le faire, même dans un contexte tout autre, après avoir traversé des crises bien plus violentes que celles que la Côte d’Ivoire a connues. Peu importe la durée de leur processus de réconciliation, ces peuples ont d’abord intégré une dose substantielle d’humilité politique et civile dans leur fonctionnement, afin de redonner à leur société un minimum d’humanité. Ce concept est encore étranger à la population ivoirienne. Et pendant ce temps, “l’Ivoirien paisible” reste captif d’un leadership politique tellement vindicatif qu’il s’expose lui-même à la justice internationale…

La crise ivoirienne n’est donc pas seulement imputable à la classe politique nationale. Chaque fois qu’Alassane Ouattara émet sa volonté de voir Laurent Gbagbo transféré à la CPI, ne reçoit-il pas un tonnerre d’applaudissements de la part de ses militants, censés pourtant être des “Ivoiriens paisibles” ? Quand les responsables des partis FPI et LIDER se disputent comme des chiffonniers, leurs sympathisants ne sont-ils pas les premiers à applaudir et à justifier même leurs sorties les plus dommageables pour le peu de cohésion sociale qui reste ?

Si les Ivoiriens étaient aussi paisibles qu’ils le croient, ils s’opposeraient d’eux-mêmes aux actions et décisions les plus ignorantes et les plus injustifiables de leurs dirigeants. En lieu et place, ils se laissent trimbaler à tout bout de champ par des hommes politiques égoïstes et ambitieux, en espérant que ce soit ces mêmes hommes politiques qui, miraculeusement, les réconcilient et les conduisent au développement.

Ils ne le feront pas. Il se pourrait, d’ailleurs, qu’ils n’en soient même pas capables. Par contre, ils savent comment exploiter le “naturel” ivoirien à des fins politiciennes généralement sanglantes, confirmant ainsi que le mythe de l’Ivoirien paisible est une arnaque qui n’a plus raison d’être clamée. En lieu et place, il urge que chaque Ivoirien s’émancipe de ce mensonge cinquantenaire et accepte de faire son mea culpa en toute humilité : tel est le sens profond du verbe “se réconcilier”…

Félix Houphouët-Boigny

November 14, 2011