Gilbert

S’il est vrai que l’on juge une nation à la manière dont elle traite ses plus démunis, il est aussi vrai qu’une nation qui se respecte est une qui valorise ses sommités. Pour certains, les sommités ivoiriennes sont celles qui caracolent dans des cargos militaires, déambulant dans les rues d’Abidjan kalachnikovs en bandoulière. Ou bien celles qui gesticulent leur maîtrise plus que parfaite du coupé-décalé. Ou encore celles qui apparaissent à la une de Life magazine. Ou même celles qui virevoltent leur dextérité footbalistique dans les défenses adverses. Elles sont les plus visibles ; elles doivent donc être celles qui méritent le plus de respect.

Cependant, les sociétés en phase avec elles-mêmes donnent une définition moins superficielle de la notion de sommité. Une sommité est une personne respectable et effectivement respectée, aussi bien par ses paires que par ses adversaires. Une personne d’une telle humilité qu’elle impose même à ses ennemis de la reconnaître comme telle. En Côte d’Ivoire, il existe quelques-unes de ces sommités. On connaît bien celles du football et du reggae ; on ignore tout de celles qui affolent non pas les foules mais les facultés.

Arrive Gilbert.

Quand le futur prisonnier de Korhogo (puis de La Haye ; ndlr), pendant la crise postélectorale, décida de former son gouvernement à la suite de la décision de la Cour Constitutionnelle Première Version, il choisit une personnalité inconnue du citoyen lambda, inconnue de la militante du marché Gouro, inconnue du “jeune patriote” de Yopougon, mais célébrissime chez les initiés. Il choisit un universitaire et pas des moindres. Il choisit une sommité, un Professeur Titulaire, un homme d’idées et de pratique assidue. Le “maître” est son surnom. Barbe fournie ; curriculum vitae ahurissant. Parole sobre et polie, convaincant même les plus sceptiques de la qualité intrinsèque de l’homme.

Gilbert n’a jamais revendiqué d’affiliation politique sur la place publique et n’a jamais rien fait pour attirer l’attention sur lui. Gilbert a épousé une vision et s’est attelé à la défendre dans la discrétion, sans l’overdose passionnelle caractéristique de ceux qui ne savent pas où ils vont. Gilbert a toujours été brillant. Extraordinairement brillant. Spécialiste de sciences économiques au degré supérieur. Exégète d’une matière dont la définition exacte commande à la majorité de se référer à Wikipédia pour précision. L’économétrie. Gilbert est économètre. Il mesure les corrélations entre les variables économiques, afin d’analyser et de représenter l’activité économique sous la forme de modèles. Modèle économique ? Oui. Exactement ce que les experts du secteur privé recommandent que la Côte d’Ivoire révise en toute urgence si elle veut penser émergence. Gilbert est un des rares Ivoiriens à savoir en quoi cette matière consiste. Mieux : il est le seul Ivoirien à avoir atteint les sommets dans cette discipline. Encore mieux : sur le milliard de nègres, de négrophiles et de négrophobes qui peuplent le continent africain, Gilbert est l’un des deux seuls économètres de ce rang que celui-ci ait produit. Deux économètres. Un continent. Un économètre pour cinq cents millions d’habitants. Un maître de son vivant. Un Ivoirien.

Si ce pays s’appelait la Côte d’Or, la Côte d’Émeraude ou la Côte de Rubis, Gilbert aurait déjà été honoré sous les projecteurs pour être un savant comme il n’en existe aucun autre dans tout le pays. Si ce pays s’appelait la Côte d’Azur, Gilbert aurait probablement eu un resort touristique associé à son nom. Mais ce pays s’appelle la Côte d’Ivoire. Ou plutôt s’appelait ainsi, il y a encore peu. Depuis le 11 avril 2011, ce pays se cherche un nouveau nom. Et d’ici qu’il renaisse de ses cendres, les sommités intercontinentales y sont traitées comme des gueux.

Que fait Gilbert en prison ? Les nouvelles de sa “libération” vont bon train, mais de quel crime Gilbert s’est-il rendu coupable ? Qu’a-t-il fait pour mériter de perdre tout ce qu’il avait amassé au fil des années dans une maison qu’il n’a pas pu construire en trois mois de primature ? Imaginons un instant : que peut bien contenir la maison d’un savant ? Des recherches et études scientifiques suffisantes pour définir un nouveau modèle économique pour le pays ? Probablement. Des découvertes accumulées pendant une carrière de plus de trente ans ? Certainement. Où sont donc passées ces pierres précieuses de la réflexion ? À la dozolation. Elles ont été pillées, brûlées, tronquées et déshonorées, partout où elles se trouvaient dans sa maison, avec tout le reste, même les sanitaires.

Le crime de Gilbert ? Un seul mot : oui. Du Bénin, il apprend sa nomination, accoure et dit : oui. Oui à Laurent Gbagbo pour apporter enfin à l’État de Côte d’Ivoire une rigueur de gestion administrative et économique comme aucun de ses prédécesseurs ne connaissait mieux que lui. Cette rigueur, l’Université Nationale, haut lieu du savoir d’avant les machettes la connaissait bien. De même que l’ASCAD et tous les comités scientifiques internationaux. « Oui, Laurent, j’accepte de servir l’État de Côte d’Ivoire. Je vais apporter le peu que je sais et me mettre au service des Ivoiriens ». Et Gilbert de conserver sa discrétion légendaire. Et de ne jamais donner son opinion propre sur la guerre en gestation. Ce n’est pas en vain qu’un certain Don Mello, lors de sa déconstruction mathématique du scrutin électoral (et dans toutes ses sorties publiques, depuis ; ndlr), a pris soin de faire mention écrite de l’Honorable Gilbert Aké N’gbo. Ce n’est pas en vain que toute l’équipe ministérielle de cette courte période, continue de s’identifier publiquement au “maître” qui en avait la direction. Ce n’est pas en vain que Gilbert a choisi de ne pas fuir mais de se présenter de lui-même aux casques bleus. L’honneur est dû aux autorités… et le respect d’un pays à ses sommités.

« Mais alors », nous dira-t-on, « vous oubliez ce qui s’est passé ? Vous oubliez que Gbagbo et ses ministres ont voulu braver la communauté internationale ? ». Braver. Vu le contexte, un terme bien comique. Demandez à la France, demandez-lui à propos de mai 68. Le mouvement social le plus important de l’histoire de la France moderne, dirigé contre le capitalisme, contre l’impérialisme et contre le gaullisme, se déploie à vive allure dans les rues de Paris pendant plusieurs semaines, brûlant et brisant tout ce qui symbolise l’establishment. Un intellectuel français d’alors, “ennemi juré” de de Gaulle, se joint au mouvement et engage une action de contestation et de résistance sans retenue, aux côtés des milliers de Français en désaccord avec l’autorité. Il brave et brave de plus belle. Alors la police est déployée, les marcheurs sont rudoyés, la rue est en ébullition, mais un homme est “protégé”. Lequel ? L’intellectuel de profession. “L’ennemi” en question. Son nom: Jean-Paul Sartre. Une sommité, une célébrité, un diadème de l’intelligentsia française et rien ne peut le contester. Aussi le Général de s’empresser de faire régner l’ordre mais avec une instruction : que personne ne touche à un seul cheveu de Jean-Paul Sartre, le monument.

Et pourtant. Sartre et De Gaulle. Savoir contre pouvoir ; opposition totale. L’un est philosophe comme la France n’en produit plus. L’autre est soldat comme la France en exploite plus. Un été, un civil, une autorité, un groupe d’indignés prêts à tout brancarder. Mais un ordre : que nul ne pose main sur une sommité nationale.

Quand les livres d’histoire rédigés en Afrique noire retraceront l’épopée de Gilbert, son parcours exceptionnel sera à jamais taché d’un sang qu’il n’a pas versé. On expliquera comment et pourquoi, on discutera du droit et du non-droit, mais on ne trouvera jamais de justifications logiques à ce qu’un tel homme soit humilié. Qui perdra ? Épouse et enfants connaissent déjà l’histoire de leur papa. La Côte d’Ivoire, quant à elle, jamais, ô jamais, ne se la pardonnera.

Gilbert Aké N'gbo

November 7, 2011

  • Emissah YAPI

    L’Afrique vend ainsi ses dignes fils, et c’est déplorable. Comment peut-on nous respecter si nous sommes les premiers à nous vendre à vil prix, si nous sommes prêts à faire du lèche-botte?
     

  • Pellydoss

    Gloire et Honneur à toi , cher Maitre, cher Professeur!

  • Pour ce maitre, je me permets de tresser une couronne de fleurs d’une senteur spéciale. Elle aura l’odeur de Prométhée, l’odeur de Thémis. Je lui remettrai cette couronne, pas comme HUGO rapprochant ses pas vers Léopoldine HUGO, mais comme un maître remettant une toge de gloire et d’honneur  à un hyper agrégé.
    Dans la tradition, l’élève doit “tuer” le maître. Mais ce maître est un monument aussi impressionnant que MEMEL fotê Harrys. C’est pourquoi, cher Maître, voisin à mon Maître, ces dures épreuves ne parviendront pas à corrompre ton engagement et tes convictions. Elles n’éroderont ni tes connaissances, ni les graines semées dans une poussière d’étudiants. M’inclinant, je psalmodie que tu es ce que tu es et tu demeureras ce que tu es.

  • Lopez Goly

    Belle hommage Mr Fabien à notre maître incontesté et incontestable. toute l’université reconnait ce monument, ce baobab, Dieu merci encore vivant. Quand il était doyen de notre ufr des sciences economiques et de gestion, c’était la seule ufr à finir les cours, à faire les examens malgré toutes les perturbations. il a rendu l’ufr des seciences economiques et de gestion bien viable et fiable. Voilà pourquoi avant sa nomination à la primature, les syndicats toute tendance confondue (etudiants, professeurs et autres) de l’université de cocody ont decidé qu’il soit president de l’université afin de redorer son blason et de permettre à toutes les ufr de terminer leur année et de faire leurs examens à temps. il avait même promis de faire une rentrée academique pour toutes les ufr.Même pendant les trois mois à la primature, il n’a fait aucun discours contre X ou Y. Ses interventions à la tele, courtes, precises et claires. La cote d’ivoire ne sait jamais rendre hommage à ses illustres. de houphouet boigny, de samba koné en passant par ernesto djedjé, lougah francois, la cote d’ivoire reconnait toujours le bonheur après l’avoir perdu. Mille fois Helas et tristement triste pour notre generation en quête de modèle. Merci Mr Fabien

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  • Capo

    Je me suis toujours posé cette question:  quel mal ce Monsieur que personne ne connaissait (tellement il est discret), quel tort dons ce savant a pu bien faire pour subir un tel sort? Ah le paradoxe africain.Pendant qu’ailleurs on fait la cour aux têtes pleines, ici en Eburnie (ternie aujourd’hui), on vide les têtes en les mettant en quarantaine au nord (c’est vraiment le nord quoi). Un Maître reste un MAÎTRE. Quelle que soit la prison physique, on ne pourra jamais empêcher au Maître de penser! Mais s’il y a moins (ou pas du tout) de valeurs sures pour booster le développement, alors les coopérants peuvent trouver du boulot sous les tropiques! Comme ça on pourra mieux développer le sous-développement!

    Pauvre Afrique!!! 

  • Abhoussi Gauly

    Maître tu es, Maître tu demeure…
                                                                            Merci Fabien