Gbagbo : l’hypocrisie qui ne dit mot

Personne dans le camp LMP n’ose le dire publiquement mais le malaise n’en est pas moins présent. La défense légale de Laurent Gbagbo, aussi experte qu’elle puisse être, est principalement constituée de quatre avocats – Jacques Vergès, Roland Dumas, Marcel Ceccaldi et Emmanuel Altit – qui ont en commun au moins deux choses: ils sont de race blanche et de nationalité française.

Et alors ? Simple détail ? Pure coïncidence ? Pas si vite. Le choix de cette équipe n’est pas aussi anodin qu’il en a l’air et amène même à se poser certaines questions d’ordre stratégique et géopolitique.

En effet, l’adage courant rappelle que c’est au pied du mur que l’on voit le maçon. Appliqué au camp Gbagbo, le pied du mur est l’arène politique nationale dans laquelle il dénonce, depuis plus d’une décennie, l’ingérence de la France officielle dans les affaires politiques ivoiriennes. Il est évident que cette dénonciation se justifie depuis le 19 septembre 2002 et encore plus depuis le 11 avril 2011. Mais les actes posés sur le terrain juridique sont-ils conformes aux intentions affichées ?

Laurent Gbagbo prétend se battre pour sortir la Côte d’Ivoire et l’Afrique francophone du système cinquantenaire de la Françafrique, dont les tentacules touchent à tous les secteurs, qu’ils soient politiques, économiques, juridiques, sociaux ou culturels. Comment se fait-il donc qu’il décide, dans le même temps, de confier les affaires politiques les plus déterminantes du moment à un groupe dont le leadership médiatique est assuré par des juristes français, libres d’en discuter à leur guise dans un salon de thé parisien ?

Le non-sens est évident pour quiconque ne feint pas de l’ignorer. L’encensement aveugle des fanatiques LMP, de même que les esquives volontaires de la presse “bleue”, ne font qu’entretenir l’hypocrisie silencieuse de ces politiciens passés maitres dans l’art des paroles tonitruantes et des actions maigrichonnes. Ce fait est d’ailleurs confirmé par l’attitude évasive des leaders LMP sur le sujet. Publiquement, ils minimisent une stratégie clairement gênante, en prétextant de la présence au sein de cette équipe d’une franco-camerounaise – Lucie Bourthoumieux – et d’autres juristes ivoiriens – Agathe Baroan, Serge Gbougnon, Toussaint Dako et Simplice Seri Zoukou – dont le citoyen lambda n’a jamais entendu parler. Et surtout, ils expliquent une volonté d’efficacité qui se concentre sur l’objectif assigné et transcende les clivages nationaux. Pourtant, n’est-ce pas de nation, même de nationalisme, que l’on parle quand on entend lutter contre l’impérialisme occidental ? Pourquoi donc une telle hypocrisie ? Pourquoi est-ce qu’une situation si fondamentale pour l’Afrique francophone ne serait-elle pas l’occasion, pour ceux qui dénoncent le paternalisme et le racisme français justificateurs des dérives néocolonialistes que l’on connaît, de montrer aux yeux du monde que les Africains savent et peuvent eux-mêmes se prendre en charge ? Notamment pour défendre, sans tutelle professionnelle occidentale aucune et sur la simple base du droit international, un président illégalement capturé et détenu comme un forçat ? N’est-ce pas cela poser des actes concrets qui suivent les allocutions ronflantes dont raffolent les masses ? N’est-ce pas cela voir le maçon ivoirien au pied du mur dressé par la France ?

En réalité, Laurent Gbagbo s’affichant ouvertement avec des avocats français est une preuve inavouée d’une acceptation tacite de la supériorité qualitative occidentale sur l’expertise locale. C’est une mentalité tellement ancrée chez les Africains qu’elle demeure, avec toute la lourdeur de son inexactitude, chez ceux même qui admettent l’urgence pour le continent de s’autodéterminer. En outre, ce choix participe de la volonté de Laurent Gbagbo de continuer de montrer au monde entier qu’il n’est pas l’homme politique anti-français que la propagande ouattariste dépeint encore aujourd’hui. L’idée est fort louable mais sa mise en œuvre est-elle efficace ? Au constat du mépris affiché par les autorités élyséennes et les médias de l’Hexagone sur tout ce qui a trait à la réalité du conflit ivoirien, est-ce que l’on peut considérer, une décennie après le déclenchement de la rébellion de septembre 2002, que cette approche est même nécessaire ?

Une stratégie similaire avait été adoptée pendant la campagne présidentielle 2010 quand le camp LMP avait sélectionné le groupe français Euro RSCG – présidé par Vincent Bolloré, proche parmi les proches de Nicolas Sarkozy – pour assurer la communication de “l’homme de la situation”. A cette époque, ce choix avait déjà surpris plus d’un observateur averti. Cependant, les dirigeants LMP avaient réussi à l’imposer en fuyant systématiquement l’incohérence qu’il laissait transparaitre. Seulement, ce choix s’était fait au détriment de la pléthore de communicants ivoiriens non moins compétents, au moment même où l’axe de communication retenu était supposé faire la distinction entre le “candidat des Ivoiriens” et le “candidat de l’étranger”. Quels en avaient été les résultats ? Une piètre campagne tirée par les cheveux et annonciatrice, si signal médiatique il fallait, de la débâcle qui allait s’en suivre. Le tout, pendant que le “candidat de l’étranger”, lui, faisait la promotion de l’expertise ivoirienne en matière de communication, avec le groupe Voodoo comme fer de lance au plan national…

Les préférences les plus incompréhensibles du camp LMP ne datent donc pas d’aujourd’hui. Mais le choix d’une équipe juridique principalement française, en ces temps de revendications d’une souveraineté pleine et entière, est encore plus controversé, car il donne un signal ambigu de la volonté réelle de Laurent Gbagbo de s’affranchir du contrôle de la France. En effet, c’est une des forces muettes de l’Elysée que d’avoir la certitude que, parallèlement à son ingérence frontale dans les affaires ivoiriennes, se perpétue une ingérence subtile qui prend le détour du canal officiel mais qui, au fond, aboutit au même résultat. Comment penser autrement quand un certain Roland Dumas, franc-maçon et fier de l’être – comme l’atteste, images à l’appui, le fameux documentaire de Patrick Benquet sur la Françafrique – est un membre incontournable de cette équipe ? Doit-on supposer que Dumas joue franc jeu contre ses “frères de lumière” du camp opposé, la plupart étant des membres actifs ou supposés de la coalition internationale anti-Gbagbo ? En comparaison, quelle était la probabilité que Saddam Hussein, après sa capture en décembre 2003, fasse le choix volontaire d’une défense constituée majoritairement d’éminents juristes américains ?

Le camp Laurent Gbagbo n’aime pas se voir dans le miroir de ses propres incongruités. C’est d’autant plus dommage que la volonté d’émancipation des tutelles occidentales impose des choix judicieux à tous les niveaux. Nonobstant la compétence indéniable et reconnue de ces juristes français, le minimum logique serait que le front de résistance contre l’impérialisme néocolonialiste se décline jusque dans la sélection des représentants légaux. La mission qui leur est dévolue, on le sait, transcende le cadre légal et s’inscrit dans une dynamique géopolitique et historique d’envergure continentale. C’est pourquoi l’on aurait cru que son africanisation maximale s’imposerait de facto ! On se sera bien trompé… et avec nous tous ceux qui croient que le combat de la liberté ne se gagne pas en faisant jouer les membres de l’équipe adverse en position de libéro.

Laurent Gbagbo

October 10, 2011