Pauvre Bédié

Si l’histoire politique de la Côte d’Ivoire devait être réécrite, Félix Houphouët-Boigny aurait-il porté son choix sur Henri Konan Bédié pour lui succéder ?

Si l’on s’en tient aux récentes confidences de Frédéric Grah Mel (biographe du premier président ivoirien) à Jeune Afrique, le Vieux avait déjà décidé, au soir de sa vie, de “parquer” non seulement son Premier Ministre Ouattara mais également son Président de l’Assemblée Nationale Konan Bédié. On ne saura jamais vraiment pourquoi mais toutes les conjectures sont permises. La nôtre ? Le Vieux craignait certainement que tout le travail accompli sous sa férule ne soit dilapidé par l’incapacité de ses deux “petits” à assurer une relève paisible.

Dix-huit ans après son décès, on peut constater, hélas, qu’Houphouët-Boigny a bien eu raison de s’inquiéter de l’avenir de “sa” Côte d’Ivoire. Elle doit être peu confortable cette tombe dans laquelle il doit constamment se retourner en voyant ce grand cirque animé de funambules tous aussi cocasses les uns que les autres, qui prétendent diriger la nation vers son développement en empruntant le chemin de l’appauvrissement. On caricature sans sourire tant le plein cynisme qui dirige ce pays est à son comble, visible ces dernières semaines dans le remise sur l’estrade d’Henri Konan Bédié.

Homme de paix, parait-il, le sphinx de Daoukro est finalement en paix avec lui-même, récoltant après douze années de peines et d’aigreur la satisfaction personnelle d’avoir vu – ô 11 avril béni ! – Laurent Gbagbo traqué, bombardé et capturé, caméra au poing. Ah, la paix que ce genre d’images procure ! On imagine N’zueba confortablement étendu sur un hamac dans son fief du centre ivoirien, dégustant avec avidité un bon Courvoisier et célébrant, cigare HKB à la main, la “délivrance” du pays qu’Houphouët-Boigny lui a légué.

Qu’en a-t-il fait ? Il a travaillé ! Il a rédigé un livre expliquant tous les avantages de son concept d’Ivoirité, tous les bienfaits qu’un Etat moderne gagnerait à légitimer l’hégémonie d’une ethnie (la sienne) sur les autres. Il a bâti un projet éléphantesque devant faire d’Abidjan une grande cave avec boulevards et accès rapides aux meilleures spiritueux. Et surtout, surtout, il a signé un mandat d’arrêt international pour livrer à la justice un certain Dramane pour “nationalité douteuse”… Il y a bien longtemps, n’est-ce pas ? Le temps, l’autre espoir de Gbagbo, est passé par là. Et les eaux de la réconciliation intra-murale du RHDP ont coulé comme mercure au chrome sur les gangrènes purulentes du PDCI. Au point que Bédié est de retour au centre de l’actualité avec tous les honneurs dus à son rang : prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix (mô !)* ; troisième pont abidjanais ciglé HKB (mô !) ; plateau télévisé en prime time sur France 24 (mô !). C’est clair, la tendance Bédié sur fond d’”ahoco” signé Antoinette Konan a le vent en poupe…

Sur le prix, que dire ? Eh bien, si Bédié a travaillé à la recherche de la paix, cela est bien visible ! La paix, le comportement dont son “papa” parlait, n’est-elle pas ce conseil diurne qu’il pourrait intimer à Ouattara contre la conduite de Laurent Gbagbo à une Cour Pénale Internationale qui lui donnera tout le loisir de dire, enfin, sa part de vérité sur le 11 avril ? Apparemment non. La paix du maitre-ivoiritaire c’est d’encourager les Ivoiriens à se réconcilier sans leur cœur. De cette façon, on est sûr qu’aucune crise cardiaque n’aura lieu…

Sur le pont, que dire ? Attribué avant attribution au groupe Bouygues depuis 1996, tout est enfin prêt pour que les quartiers Riviera et Marcory soient reliés. Voyons voir : on a un maitre d’œuvre gaulois capable de construire un pont surfacturé de 40 milliards de francs CFA, au bon souvenir des complexes sucriers de Ferkessédougou. On a aussi le manitou-président, le grand Frère Cissé en personne, présent pour enfoncer un ou deux coups de pioches devant les projecteurs, frappant le sol comme Simone… cette statue d’Angré déchue…

Tout cela à la moustache d’Aimé Henri Konan Bédié. Ce même Bédié qui, en 1963, selon certaines indiscrétions, avait fait d’Ernest Boka, premier président de la Cour Suprême, le souffre-douleur d’un Houphouët-Boigny jaloux et revanchard, chose qui lui avait permis de récolter le trophée de dauphin constitutionnel… Ce même Bédié qui, à la tête de l’Etat de Côte d’Ivoire, avait tenté, sur un bref coup de lucidité, d’ouvrir l’économie ivoirienne à l’expertise chinoise, ce qui lui avait valu d’être déguerpi par des “jeunes gens” en décembre 1999. Ce même Bédié qui, comme le notait un critique il y a quelques mois, «fuyait Guéï Robert, paniqué à souhaits, conspuant son Premier Ministre d’alors sur le tarmac du 43ème BIMA, giflant son épouse dans la foulée, tout ça pour sauver sa peau ». Ce même Bédié qui, rongé par l’exil, avait accepté la main tendue d’un Laurent Gbagbo excessivement humain, le rétablissant dans ses fonctions d’ancien Président de la République, tous avantages compris. Aujourd’hui, tartufferie de l’histoire, c’est Henri Konan Bédié en personne qui est aux avant-postes de la déferlante Ouattara, défendant ce qu’il a combattu de sa propre signature, au nom d’une machine à broyer du Gbagbo et à maintenir la Côte d’Ivoire dans ses habits de colonie française…

L’Afrique aime bien rappeler à qui veut l’entendre la sagesse qui anime ses “anciens”. Henri Konan Bédié, patriarche de son état, est-il vraiment doté du type de sagesse que l’on est en droit d’attendre de la part d’un homme qui, selon ses propres mots, a occupé toutes les fonctions étatiques qui puissent être ? Bédié suivant Ouattara dans ses ambitions les plus despotiques, n’est-ce pas le guillotinement de la sagesse ancestrale en laquelle l’Afrique croyait ?

Pauvre Bédié. Soixante-dix-sept bougies incandescentes, illuminant l’ennui des feuilletons politiques ivoiriens de pleins feux. Le vieil homme, en âge de faire le pont, mais préférant être le pont, satisfait de son immortalité au-dessus de la lagune Ebrié, satisfait de son Ivoirité, satisfait des conséquences que sa médiocrité a engendré, satisfait de la certification d’une justice des vainqueurs incompatible avec la reconstruction du pays.

Pauvre Afrique. Quand on pense aux Konan Bédié, Abdoulaye Wade et autres Paul Biya qui font l’actualité, faut-il désespérer que la sous-région francophone puisse produire des leaders politiques capables d’un sursaut de réalisme ne serait-ce qu’à l’annonce du chant du cygne ? Ou faut-il se faire à l’idée que les manuels scolaires du primaire feront réciter à nos bambins tout l’art de la négation de soi-même que leurs présidents auront maitrisé ?

Peu importe. Après tout, plus grand chose dans cette Afrique francophone et dans cette Côte d’Ivoire n’a de sens et ne se préoccupe d’en avoir. C’est surement ce que le peuple récolte pour n’avoir su s’opposer en bonne conscience à la folie d’une guerre sans gloire

  • * ” Mô ! ” signifie “merci” en langue baoulé
  • Article initialement publié sur Pensées Noires

Henri Konan Bédié

October 4, 2011