Restons sérieux

Alassane Ouattara sait-il que courant 2010, du 26 au 28 avril exactement, le secteur privé ivoirien au grand complet a tenu un séminaire de trois jours à Yamoussoukro dans le but d’étudier sur tous les angles la possibilité de faire de la Côte d’Ivoire un pays émergent ? Alassane Ouattara sait-il que ce projet, initié par le patronat ivoirien, qui a vu la participation de l’Etat de Côte d’Ivoire – oui, c’était bien un Etat et non un clan que Laurent Gbagbo dirigeait – représenté pour la circonstance par Moussa Dosso, ex et actuel ministre de l’industrie et de la promotion du secteur privé, a accouché de conclusions et de directives précises sur comment y arriver ? Alassane Ouattara sait-il que les différents ateliers qui ont meublé ce conclave ont déterminé qu’il est peu probable, voire carrément impossible, que la Côte d’Ivoire atteigne cet objectif avant le terme d’une génération entière de trente ans. Et qu’en conséquence, le secteur privé ivoirien a baptisé son programme Côte d’Ivoire 2040 ?

Si nous le savons, Alassane Ouattara a forcément eu vent de ce projet. Si même ce n’était pas le cas, il a eu l’occasion, en novembre 2009, exactement un an avant les présidentielles, de participer aux rencontres “Face au Patronat” organisées par le même secteur privé, sous l’égide de la Confédération Générale des Entreprises de Côte d’Ivoire, qui avaient alors réuni les principaux candidats à l’élection présidentielle – sauf Laurent Gbagbo, apparemment “oublié”. Et devant ce parterre de sommités économiques du pays, Ouattara-le-présidentiable avait entendu de vive voix les attentes des grands patrons ivoiriens et renouvelé sa volonté de faire sien les recommandations expertes du secteur privé sur l’avenir économique du pays.

Apparemment, la rigueur sacerdotale de l’économiste chevronné que l’on disait innée n’est plus que relique du passé ! Voilà notre chef d’état à la tribune des Nations Unies, à Washington, bien loin du bidonville homonyme et récemment déguerpi par sa politique bulldozérienne, en train de prétendre sans sourciller que son « ambition est de faire de la Côte d’Ivoire, à l’horizon 2020, un pays émergent ».

Tonnerre d’applaudissements ! En 2020, soit dans un peu moins d’une décennie, nous avons quelques chances, à en croire la docte science ouattariste, de nager dans les eaux douces de l’émergence et de voir les effluves de la prospérité se déverser sur nous plus rapidement qu’il n’aura fallu au Mexique, à l’Ile Maurice ou à l’Afrique du Sud pour y arriver.

Au secours, Malachie ! Mais de vous à moi, est-ce vraiment sérieux de fabuler sur des questions si sensibles, auxquelles une large partie de la population croit, car relativement ignorante des principes économiques de base ? Est-ce vraiment sérieux d’insulter même l’intelligence de la minorité qui prend le temps de s’éduquer sur ces questions ? Est-ce si couteux de délivrer un message responsable, qui épouse tous les contours du sujet et avance des propositions réalistes et réalisables ?

A en croire la pensée classique, « il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va ». A en croire le discours ivoirien, il n’est pas d’émergence salutaire pour quiconque ne croit aux ambitions de Ouattara. Et tout le monde, de Christine Lagarde à Eugène Dié Kacou, voudrait que l’on y fasse allégeance et qu’on s’émeuve devant les images de notre omniprésident à la tribune de l’ONU.

Non merci. Les prestidigitateurs politiques qui font fi du minimum en matière de bonne gouvernance et de gestion économique ne sont pas ceux que nous saluerons comme Caius Julius Caesar. Astérix résistants à la manipulation médiatique et à la politique politicienne, nous resterons. Avec quelques questions : le climat social apaisé que réclament les investisseurs, où les tueries attribuées aux Frères Cissé se conjuguent à l’imparfait, est-il réalité ? Est-ce le cas à Yopougon Nouveau Quartier où il y a quelques jours à peine, tout un quartier a été assiégé par ces ostrogoths incontrôlables ? Ou encore à Blockhaus où il y a peu, un véritable combat de rue s’est engagé entre “sauveurs” et “sauvés” ? Et que dire de la dette intérieure ? Ces entreprises nationales qui ont vu leur gagne-pain partir dans la fumée des bombes françaises ont-elles été indemnisées ? Le seront-elles avec les derniers 150 millions de dollars “donnés” à la Côte d’ Ivoire par la Banque Mondiale ? Quand est-ce que les recommandations du secteur privé sur le contexte macroéconomique seront-elles appliquées ? Quand est-ce que le modèle de développement de la Côte d’Ivoire, qui a atteint ses limites depuis longtemps, sera-t-il révisé ?

Faute de réponses précises à ces quelques questions sommaires, “la Cote d’Ivoire pays émergent” est encore un doux rêve qu’il vaut mieux ignorer. Le surdoué qui, parait-il, dirige ce pays n’ignore pas ces détails. Mais pour les besoins de la manipulation, on lance une communication d’envergure sur l’émergence que l’on sait bien que l’on n’atteindra pas en huit ans. C’est qu’il faut bien intégrer un nouveau jargon au vocabulaire ivoirien ! Après la contine de la réconciliation, il faut bien que les victimes de la terreur s’habituent à un terme moins conflictuel. Alors “pays émergent”, essayons ! Faisons la promotion de l’émergence, en répétant inlassablement la chose comme des incantations de dozos et en ignorant royalement les prérequis les plus évidents que sont l’Etat de droit et la justice équitable pour tous.

Tout cela n’est pas bien sérieux. Ouattara-le-pragmatique ne croit pas plus que nous que la Côte d’Ivoire enjambera toutes les étapes du développement et se réveillera un bon matin avec un taux de croissance comparable à celui des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine). On considèrera donc que ses “ambitions” sont un énième calcul politicien destiné à séduire les “copains” du FMI et à amuser la galerie.

Alassane Ouattara

September 27, 2011