Le ballet religieux

Ainsi une nouvelle prophétie annonciatrice de la délivrance du peuple ivoirien du pharaon Ouattara aurait été annoncée sur les ondes d’une radio pleine d’espoir et de lendemains meilleurs pour la Côte d’Ivoire.

Alléluia ! Aveu pour aveu, l’idée en elle-même n’est pas pour nous déplaire, d’autant plus qu’il est question ici de l’Armée du Salut, composée de véritables sauveurs, pas de ces ostrogoths rouge-chaussetés et vert-cagoulés qui parcourent les rues d’Abidjan et discourent façon Agatha à Francis Bebey. En tout cas, à force de l’entendre, nous connaissons bien le refrain : le jour de gloire n’est plus si loin et le pays connaitre sa rédemption. Seule surprise : le message cette fois-ci n’émane pas d’un pasteur de confession évangélique mais d’un prêtre catholique, à savoir, l’abbé Désiré N’guessan, vicaire de la paroisse Sainte Cécile d’Abidjan.

Grande différence ? Oui, apparemment ! Disons que les prophéties sources de polémiques n’étaient pas vraiment l’apanage des chrétiens catholiques. Et justement leur malaise en dit long sur l’état des relations interconfessionnelles en Côte d’Ivoire. Explications, justifications, démonstrations affluent de partout, certaines optimistes d’une simple machination, d’autres en colère qu’il puisse être si grande diffamation, et on entend une grande et belle cacophonie à laquelle s’ajoute l’assourdissant silence de celui que l’on dit être à la base de tout ce bruit.

L’Abbé N’guessan a donc, parait-il, annoncé la fin du règne de la terreur… avant que certains n’expliquent qu’il ne l’a pas vraiment fait. Réponse de l’intéressé ? Motus bouche cousue. Pour l’heure, il ne juge pas nécessaire de clarifier la question. En clair, le prophète n’est peut-être pas prophète, mais accepte d’être pris pour un prophète offrant comme seule réponse aux interrogations… son pardon ?

C’est à se demander si les religieux ivoiriens ont fini par prendre exemple sur leurs frères politiciLens qui ont habitué l’opinion à toutes sortes de tartufferies. Ou vice versa : ce sont peut-être les “hommes de Dieu” qui influencent les leaders politiques et nous donnent de croire de moins en moins au sérieux de leur sacerdoce. C’est chose bien difficile en tout cas, pour les hommes de peu de foi que nous sommes, de suivre ce rodéo sans nous esclaffer. On se demande bien à qui profitent ces guéguerres officieuses, par personnes et dogmes interposés, entre catholiques traditionalistes et protestants évangéliques au sujet du vrai détenteur de la vérité. Que monsieur l’abbé ait effectivement annoncé ces choses ou qu’un chômeur probablement las d’attendre la pluie de milliards annoncée par Ouattarakozy – comme l’appelle Gilbert Collard – ait fait un gros canular au clergé, quelle raison y a-t-il de révéler à qui en doutait encore la panique générale que suscite la “rigueur” des hommes forts du moment ?

Car c’est de cela qu’il s’agit : les chrétiens catholiques, prétextant d’un ordre tout romain qui différencie leur confession des autres, étaient en train de se recréer, en ces temps incertains, un petit confort politique car « on ne sait jamais ». Mais zut ! Voilà qu’un espoir radiodiffusé se propage dans la ville et qu’un des leurs “se malachise” en confirmant l’accord de la Vierge Marie pour la canon-isation littérale des Frères Cissé.

« Non, oh que non, eux peut-être le disent, mais pas nous autres catholiques ! » Ah oui ? Serait-ce pour cette raison que lorsque le régime en place lançait, il y a quelques semaines, un mandat d’arrêt international contre le très célèbre Koné Malachie, aucune des nombreuses paroisses catholiques ne s’en émouvaient guère, concernées qu’elles étaient avec le “pardon” et la “réconciliation” ? Mais aujourd’hui ces mêmes catholiques sont irrités, blessés dans leur piété, préférant ne pas avoir affaire au grand méchant Kouadio Simplice.

“Sainte” hypocrisie, quand tu nous tiens ! Le paradoxe est universel, mais en Afrique, il est criant de tristesse. Tous ces religieux ne se sont-ils pas vus imposer le même christianisme via les mêmes négriers qui ont transporté sur les côtes américaines des millions et des millions de leurs frères, amenant Jomo Kenyatta à penser sa célèbre maxime: « lorsque les Blancs sont venus en Afrique, nous avions les terres et ils avaient la Bible. Ils nous ont appris à prier les yeux fermés : lorsque nous les avons ouverts, les Blancs avaient la terre et nous la Bible… » ?

Le moindre mal serait donc que les différentes confessions chrétiennes restent solidaires, soit en protestant d’une même voie les prophéties inconfortables, soit en défendant la liberté d’expression des religieux, qu’il s’agisse de Koffi ou de Malachie. Car en fait, le véritable mal de cette guéguerre ne se situe pas dans les croyances exprimées d’ailleurs avec un certain courage, mais dans la lâcheté qui se dévoile chez ceux même qui sont supposés « s’aimer les uns les autres ».

Pour l’heure, quelle tristesse d’entendre des prêtres catholiques mépriser des pasteurs évangéliques, de voir des fidèles évangéliques montrer du doigt d’autres fidèles catholiques et de constater que d’autres religions se réjouissent ouvertement de ce tohu-bohu.

Le Dieu des catholiques et le Dieu des évangéliques doit se sentir bien frustrer ! Pendant que les différentes confessions chrétiennes discutent leurs divergences outre-Atlantique, ici, leur instrumentalisation sert de foin aux ânes qui trottent d’un point à l’autre de l’ignorance populaire. Hier, c’était ces phénomènes auxquels les Ivoiriens croyaient… Aujourd’hui, réveillé mais étourdi, on crucifie l’autre croyant comme un vulgaire brigand de Golgotha, au grand plaisir de tous ceux qui gagnent à transformer l’église de Christ en l’église du Triste. Et on s’étonnera que demain nous autres païens préférons rester à l’écart de ce cirque. En tout cas, « si c’est ça chrétien là… ».

Vierge Marie

September 20, 2011