L’amour version Ouattara

La légende romaine rapporte que l’empereur Marc Aurèle, parcourant quotidiennement les rues de Rome, avait à ses côtés un fidèle serviteur dont la seule fonction était de lui répéter à longueur de journée : « vous n’êtes qu’un homme, vous n’êtes qu’un homme ». Cette méthode était celle que le souverain avait trouvée pour éviter que l’adoration de ses sujets ne lui donne une idée de lui-même en déphasage avec la réalité.

Qui pour jouer ce rôle auprès du souverain Ouattara 1er ? L’amnésique Hamed Bakayoko ? L’énigmatique Sidy Diallo ? Le prolifique Asalfo ? L’homme en a bien besoin, lui dont le narcissisme ne souffre d’aucune imperfection. Remarquable tout de même, non ? Que l’on puisse avoir un tel parcours professionnel, un parcours “blanc Dominique”, cliché parfait, que vingt années d’empoisonnement de la quiétude ivoirienne laissent sans remords aucuns, malgré les actes les plus inhumains qu’on a soi-même commandité.

Et pourtant, de mémoire d’observateur de la scène politique ivoirienne, rarement a-t-on vu un homme politique si délicieusement téléguidé par des forces extérieures et si patiemment déterminé à accomplir un seul et unique objectif : le sien. A ce titre, la patience étant chemin d’or, l’on comprend mieux pourquoi Alassane Ouattara est homme si fortuné ! Transformant méthodiquement la Côte d’Ivoire d’antan en une négation d’elle-même, ce missionnaire de la bonne nouvelle élyséenne est arrivé – par l’intervention militaire dont Ban Ki-Moon rappelait les vertus aux Australiens encore cette semaine  – à écrire en lettres rouge sang, sur papier entête orné de l’emblème national, qu’il est Président de la République de Côte d’Ivoire.

Satisfait ? Non. Ni l’encensement des plumes jumelles Konan et Koffi, ni l’idylle du duo Blondy-Fakoly, ni l’infographie minutieuse qui a redonné à ses photos officielles la fière allure du “messie” imposé au “Vieux” en 1990, ne peuvent satisfaire son égo et assouvir sa soif de lui-même. Et Ouattara-le-brillantissime d’inventer la “réconciliation sans réconciliation”, assuré de sa méthode, sûr de son calcul d’économiste-statisticien chevronné, dans un pays où 50% de l’électorat l’a bel et bien récusé. Et ainsi, motivé par une forme libidineuse de jouissance rancunière, le président Ouattara fait l’inspecteur Javert, à la traque sans relâche de tous ceux qui lui ont retardé l’obtention de ce qui lui était dû – le Palais ! – et de tous ceux qui ont nié à la Côte d’Ivoire ce qui lui était dû – le “Bravetché” !

Aussi, retour à 1963, aux sombres heures des prisonniers politiques fantaisistes. Un bagne tentaculaire, déployé sur l’ensemble du territoire, est créé. Et Ouattara, qui n’a jamais connu une seule seconde de garde à vue, y incarcère des citoyens qui avaient deux votes pour une seule urne et n’ont pas fait le sien. Il y ligote des mères, pères, filles, fils, sœurs, frères, mémés et pépés qui, en présence d’un simple contentieux postélectoral, ont logiquement suivi le candidat qu’ils ont plébiscité.

Mais du point de vue Ouattariste, cette pure folie est amour pour la patrie. Amour d’essence maligne certainement ! On l’entendait déjà, cet amour, dans le refrain de promesses rocambolesques qui annonçaient la “pluie de milliards” sur ces pauvres populations Malinkés, toujours en attente du printemps ivoirien. On le voit, cet amour, dans le surlignement des médias français qui taillent à l’”illustre démocrate” une image dont son propre photographe se moquerait. On le constate, cet amour, dans cette démence que l’on appelle “Etat de droit”, qui développe des produits “made in Ouattara” dans les usines de « massification de mensonge » (dixit David Gakunzi). Et toutes ces choses sont les fruits de l’amour Ouattariste pour la Côte d’Ivoire, pour une Côte d’Ivoire qui ne lui a rien offert – lui, le pauvre ex-exilé, si diabolisé, si accablé, si méprisé par les siens comme le nouveau-né de Judée – mais à qui il entend, ô amour divin, offrir toute l’affection démocratique qu’il ressent.

Les preuves ? Les preuves de cet amour ? « Dans quelques semaines, toute la Côte d’Ivoire sera en chantier ». Et chaque petit enfant Gbagbo, Aké N’gbo, Dakoury-Tabley, Dallo, Affi, Sangaré et Bro Grébé pourra se réjouir du bonheur d’un pays doté d’infrastructures “dignes de ce nom” et gambadé allégrement. Le pied ! Le pied battant rues abidjanaises nouvellement bitumées dans l’assentiment général, engendrant les premiers « ADO a goudronné » de quelques nationaux lobotomisés, épuisés de la réalité, ignorant majoritairement – même volontairement – le comment de cette entreprise de bitumage. Comment ? Par le surendettement massif, à repayer avec l’argent du contribuable récemment déguerpi, plus intérêt, merci Sarkozy !

Alors on nous dira « non ! ». Haro sur les critiques du “fétiche”. « Il sait ce qu’il fait, il ne veut pas gâter son nom ». Ou plus virulent: « Bandes d’aigris ! Les jaloux vont maigrir ! Le pays est géré ! Nous, on avance ! Ouattara travaille ! ». Bien sûr qu’Ouattara travaille. Il travaille patiemment, méticuleusement, précisément, passionnément, à faire de la Côte d’Ivoire un territoire d’outre-mer, où les rues sont nettoyées et balayées au quotidien pendant que la négraille Césairienne, point encore debout, assise dans la misère, sourit bêtement du bonheur de quelques francophiles…

“Schizophrénie intellectuelle” ? Dissociation de la personnalité qui favorise un schéma de pensée désorganisé ? Parce que nous dénonçons le factuel en suivant chacune des règles de grammaire édictées par l’Académie française ? D’accord. Seulement voilà : le cynisme a ceci de problématique qu’une fois établi comme mode de gouvernance, il est difficile de s’en défaire. Et tous les « le pays est géré ! » qui sont repris comme “catch-phrase” par les fanatiques ne peuvent empêcher que les mêmes causes produisant les mêmes effets dans les mêmes conditions, l’amour Ouattariste annoncé comme panacée sera difficilement gage de succès.

« Comment le savez-vous ? Voyons, attendons pour voir ! ». Sûr, nous attendons. En disant que si la réussite d’un Chef d’Etat se mesure à l’épaisseur du goudron qui recouvre les voies de la capitale, alors il se peut que la dictature Ouattara soit franc succès. Mais si le triomphe de la mission présidentielle se définit par l’aptitude d’un leader à restaurer l’Etat de droit qu’il a lui-même guillotiné, alors on peut d’ores et déjà chanter avec ces bonnes femmes: « Gbagbo kafissa ! Gbagbo kafissa ! ».

Pour autant, on lui laisse le temps à notre Chef d’Etat, travailleur acharné, affairé à l’assujettissement durable de la nation. Lui le symbole de la renaissance ivoirienne, nul besoin d’un pont en son honneur : on y inscrira les lettres H, K et B et Daoukro pourra s’en contenter. Pour l’heure, l’assurance de bien faire le mal qu’il aime tant, le regard plongé dans un miroir semi-réfléchissant, l’égotisme asphyxiant, Alassane Ouattara pourrait s’inspirer de Marc Aurèle et méditer quelques antiques leçons de bonne gouvernance. A moins qu’il ne préfère plus contemporain, avec Cornel West, philosophe américain : « Vous ne pouvez pas diriger le peuple si vous n’aimez pas le peuple. Vous ne pouvez pas sauver le peuple si vous ne servez pas le peuple ». Exactement. Par contre, vous pouvez lui offrir une forme d’amour ulcérée, que vous avez pris vingt laborieuses années à lui imposer contre son gré…

Alassane Ouattara

September 13, 2011