Le phoenix abidjanais

Qui ne connait le mythe du phoenix qui meurt et renait de ses cendres ?

La ville d’Abidjan, hier littéralement “sous les cendres” suite aux bombardements de l’aviation française est témoin aujourd’hui du défilé des rouleaux-compresseurs, camions bennes et autres chargeurs sur roues censés la purifier de toute la misère dont elle a hérité de la Refondation. Mission salutaire en effet ! Quel Abidjanais au chômage, qui croule sous le poids des factures d’électricité récemment majorées et le prix des denrées alimentaires en hausse, n’aimerait-il pas vivre dans une cité saine et reluisante qui représente avec fierté la dynamique d’un pays en voie d’émergence ? Pas question que l’insalubrité soit une fatalité en Afrique, parait-il. Pas lieu donc de s’offusquer de la mission si vertueuse dont témoignent ces commerces “bulldozérés”, ces habitations écroulées, cette Rue des Jardins défigurée et ce marché de Yopougon Sicogi rasé. La beauté d’Abidjan n’a pas de prix et le phoenix est en gestation: bon gré, mal gré, il est grand temps !

Ce ne sont pas Les Salopards qui s’en plaindront, eux qui réclamait en 1996 déjà de « nettoyer chez nous », au moment où la Refondation n’existait que d’idée et que la ville d’Abidjan était pourtant remplie de ces ordures ménagères laissées pour compte à tous les coins de rue. Qu’est-ce qui a été fait depuis ce temps ? Ah oui, les années sont passées, le 24 décembre 1999 est arrivé, le 19 septembre 2002 l’a suivi, le 11 avril 2011 l’a conclu et la “délivrance” a accouché d’une communication amnésique qui promeut l’originalité de cette initiative du gouvernement Ouattara. Originale dans sa violence, oui, l’initiative l’est très certainement ! Mais dans l’intention, à quoi bon prétendre défendre aujourd’hui ce qu’on a combattu hier sans compassion pour les populations ?

En effet, “sous la refondation” – de cette expression qui “oublie” que les différents gouvernements Gbagbo étaient constitués aussi bien des refondateurs que des autres mouvements politiques ivoiriens – l’Etat de Côte d’Ivoire a hérité d’une dégradation déjà avancée de son système de collecte des déchets qui s’est amplifiée et s’est juxtaposée aux constructions anarchiques qui ont poussées ci et là, laissant le champ libre à un désordre urbain sans nom. Contrairement aux thèses révisionnistes qui affluent aujourd’hui, ce désordre n’était pas le seul fait de l’incompétence attribuée à tort ou à raison aux dirigeants d’alors. Ce désordre était surtout la conséquence directe de la migration interne des populations qui s’est accrue à partir de septembre 2002 et a saturé en un rien de temps la capitale économique, rendant laborieuse son administration. Associé à la paralysie conséquente aux fréquentes querelles entre le District d’Abidjan (alors gouverné par Pierre Amondji, cadre du FPI) et le Ministère de la Construction et de l’Urbanisme (alors dirigé par Amon Tanoh, cacique du RDR), toute la gestion urbaine et environnementale d’Abidjan a pris de l’eau pendant une décennie entière. Et quand bien même le gouvernement tentait, à l’époque, des missions de lutte contre l’insalubrité – notamment sous la primature de Charles Konan Banny, qui en avait fait une mission tellement importante qu’elle avait précédée l’annonce de son premier gouvernement – quelle était la réaction des opposants d’hier ? Xénophobie ! Levée de boucliers tonitruante. Condamnations politiques méprisantes de l’impact urbain. Et ainsi le désordre a grandi…

Aujourd’hui, le contexte de non-opposition interne à l’action gouvernementale permet de développer une politique urbaine élargie et de l’exécuter comme requis. C’est ce travail qui est en train d’être accompli… mais de quelle manière ? Les cinq mètres de part et d’autre de la chaussée, selon la “règlementation”, sont appliqués sauvagement. Et les commerces “mal placés” depuis de nombreuses années, dont les propriétaires ont pourtant obtenu de l’administration un droit de construction permettant aux questeurs d’impôts de leur appliquer les taxes afférentes – qui financent toujours l’économie de la “zone gouvernementale” du Sud depuis que les zones CNO “s’autogèrent” à leur guise – sont donc balayés comme poussière pour préparer le berceau du phoenix abidjanais dont la renaissance est attendue. Planification ? Préavis ? Dédommagement ? Que nenn i!

Pourtant, faut-il rappeler que tous les actes de ce type, même les plus urgents, sont censés connaitre, par soucis d’efficacité, un mode opératoire planifié en amont ? C’est le B-A BA du management en général et de la gestion urbaine en particulier, comme le savent très bien nos technocrates compétents. Comment donc se fait-il que la mission de restauration de la ville d’Abidjan dans ses vêtements les plus nobles soit exécutée en dehors de toute planification qui tienne compte des opérateurs économiques directement impactés ? Dans une société civilisée, combien de villes connaissent leur embellissement par cette voie brutale et inopinée qui contraint le quotidien de milliers de citadins ? Etait-il si difficile de négocier avec les Abidjanais un préavis raisonnable avant d’entreprendre les “déguerpissements” ? Est-ce qu’un Etat qui revendique haut et fort sa “responsabilité” est-il un qui s’astreint d’un tel préalable ?

Un critique ivoirien, expert de développement durable, parlait récemment de « destruction créatrice » pour justifier le bien-fondé de cette opération. Parallèle au concept de « guerre juste » cher aux dénommés Bush, Sarkozy, Cameron et Obama – donc à toutes les puissances occidentales qui ne supportent plus les grains de poussières étatiques en quête de liberté – cette approche défend implicitement la nécessité des missions dites “salvatrices”, similaires à celle entreprise par la France pour “libérer” la Côte d’Ivoire des mains du “dictateur” Laurent Gbagbo. Quel honneur ! Avec le procureur Kouadio Simplice, nous disons « merci aux sauveurs ! ». Quid des déguerpis ? Quid des commerçants démunis ? Quid des familles appauvries ? Elles comprendront le “courage politique” du Ouattarisme dans quelques temps… dit-on.

Pour l’heure, exécutées de cette façon, les “bonnes intentions” des hommes forts du moment s’apparentent plus à une sorte de “terrorisme environnemental” qui détruit tout sur son passage, au prétexte d’un mal dont on fait porter le chapeau à des populations innocentes. Surprise ? Non. On ne change ni une équipe ni une méthode qui gagne. Hier, nos démocrates maisons ont appliqué le même principe au volet électoral et ont préféré au recomptage des voix une opération militaire de destruction “ciblée” de la ville d’Abidjan – pertes en vie humaines incluses – en anticipation d’un plan Marshall ficelé par l’Elysée et les bailleurs de fonds, qui a pris forme avec le surendettement du pays. Aujourd’hui, afin de regarnir la “perle des lagunes”, c’est une “opération ville propre” aux dommages inestimables sur la vie des citoyens livrés à eux-mêmes qui est imposée par la force mécanique et politique afin qu’Abidjan soit “clean”.

“Destruction créatrice” ? Félicitations.

Anne Ouloto

August 23, 2011