A l’école de la sorcellerie politique

Triste réalité que celle d’un pays où même les morts sont des instruments de communication politique.

On avait cru, bien naïvement, que l’après-guerre allait peu à peu faire renaitre dans le cœur des Ivoiriens, un minimum d’humanisme. On a même cru, à l’annonce d’un accident aussi spectaculaire que dramatique, que son timing à la veille d’une fête nationale, allait offrir l’occasion tardive mais effective, de pleurer toutes les pertes en vies humaines de ces derniers mois.

C’était décidément mal connaitre la “nouvelle Côte d’Ivoire”. Dans ce pays, qui est passé maitre dans l’art de la mystification, les morts ne sont plus que de simples morts, mais bel et bien des vecteurs de militantisme.

Hier, trois mille personnes, au bas mot, sont tombées sous les balles meurtrières des “libérateurs”, habillés pour la circonstance de leurs riches tenues frappées d’amulettes ou d’armoiries françaises. Et l’Etat qui est sorti des cendres de cette orgie funeste n’a pas jugé nécessaire de leur accorder une once de respect.

Aujourd’hui, quarante-neuf personnes sont décédées, suite à une chute vertigineuse d’un bus dans la lagune Ebrié d’Abidjan, et le même Etat démontre une affliction tellement profonde – marquée par un très officiel deuil national de trois jours – qu’on l’aurait presque saluée ! Sauf que celle-ci s’est assortie d’une propagande maligne qui essaie de faire porter la responsabilité de ce drame au captif le plus célèbre de la République.

Ainsi, selon une thèse bien inspirée, Laurent Gbagbo serait responsable, indirectement, de la mort de ces pauvres personnes. “Ses” bus Tata étaient de mauvaise qualité ; “ses” chauffeurs étaient des incapables sans formation adéquate ; “son” pont vétuste n’avait jamais été réhabilité. Ce drame était donc tout programmé et aurait pu (et aurait dû !) se produire depuis belle lurette.

Nul besoin de commenter cette luxure intellectuelle. On la lit dans cette presse aux ordres de l’irresponsabilité, on s’en étonne de peu, on en fait un chiffon et on torche le cul du chien de garde avec tel fatras d’incongruités.

Qu’en est-il, par contre, de la réaction du peuple ivoirien ?

Contrariés, affectés, les Ivoiriens le sont amplement. Mais au moment où l’on ressent comme une overdose de chagrin populaire, on constate chez certains une consternation bien singulière.

A vrai dire, le malheur serait moindre qu’on serait tenté de rire de ces flots de larmes téléguidés sur la toile. L‘hypocrisie a atteint un paroxysme tel que des Ivoiriens bon teint, qui ont applaudi silencieusement l’assassinat de milliers de leurs frères, simplement parce qu’ils se dressaient contre l’oppresseur et revendiquaient leur liberté, prétendent aujourd’hui avoir le cœur fendu devant la disparition d’autres frères, et implorent à leur égard la miséricorde divine.

C’est qu’il y a profit à tirer d’un tel malheur ! C’est que la démonstration publique d’une telle peine sera investissement rentable en temps opportun ! C’est qu’il s’agit d’un capital social qu’on n’a pas honte de bien placer ! Il faut savoir passer pour le plus meurtri quand l’obédience politique l’ordonne, et il faut savoir ravaler ses sanglots et complaintes quand elle l’interdit.

Ce jeu du politiquement correct, même devant la mort, est à donner le tournis. On s‘en émeut d’autant plus qu’il est antithétique aux mœurs traditionnelles africaines qui, dans leur pluralité, prônent à des degrés divers un respect sacré des défunts. C’est même une caractéristique notable des communautés noires répandues dans le monde, qui leur a conservé, en dépit des circonstances, un certain degré de respectabilité.

Seulement, combien d’Ivoiriens “nouveaux” savent s’en épargner ! La norme aujourd’hui, c’est la falsification du minimum bienséant, à tel point que même l’affliction est badigeonnée d’une bonne couche d’hypocrisie, pour en obscurcir les véritables intentions.

Honneur donc à cette Côte d’Ivoire qui se ment à elle-même depuis plus de dix ans ! Ici est née une idéologie fictive signifiée dans une charte bâtarde car jamais revendiquée officiellement. Ici s’en est suivie une mascarade montée de toute pièce qu’on a appelé mutinerie, puis rébellion, puis quelque sobriquet servait les besoins de la communication. Ici s’est produite une prestidigitation électorale, qu’on a phagocytée, puis vulgarisée, puis imposée par les canons. Ici on ne pouvait qu’aboutir à des émotions mensongères, qui fluctuent en fonction du nombre de morts, du type de morts, des causes de mort, bref, de la “mortitude” de la mort. Avec conditions !

Il y a donc morts et morts. Tout comme il y a crimes et crimes. Certains, décidés comme tels par des juristes de la haine, jamais prouvés, jamais même jugés, conduisent directement à Korhogo, à Odienné, à Bouna, à Boundiali, à Agban, dans tous les trous de rats qui servent de prisons, en route, parait-il, pour La Haye. D’autres véridiques, attestés, confirmés même par tout ce qu’il y a d’Amnesty International et de Human Rights Watch – organisations contraintes de produire, entre autres “oublis”, un ou deux rapports conformes à la réalité – conduisent à la Primature, à la Présidence, au G20 et à la Maison Blanche.

Tel va le cirque ivoirien, où les moutons mènent les bergers ; où les règles élémentaires de l’algèbre cher à Ahoua Don Mello sont révisées ; où les geôles attendent tous les Hermann Aboa qui ont cru bon d’exercer simplement leur métier ; où des économistes émérites aussi bien que des photographes de services sont condamnés… comme Jean Valjean, condamné pour cinq pains, à l’ignominie d’une vie de forçat.

Verdict de Javert ! Méthode Ouattara. « Je continue de tendre la main en particulier à nos frères et sœurs du FPI et de LMP. Leur place est avec nous. Le gouvernement ne ménagera aucun effort pour garantir le retour et la sécurité de tous. N’ayez plus peur ». Parallèlement, on les embastille et leur enlève leur identité humaine, Misérables qu’ils sont ! Et l’on croit vainement que ce sol bondé de vermines infectes, verra éclore autres choses que les Fleurs du Mal ? Et l’on croit, craintivement, que l’évangile apocryphe qui envoute l’inconscient, peut générer développement durable, harmonie sociale et réconciliation ?

Si même oui, pendant combien de temps ? De Jézabel à Philippe Le Bel, de Néron à Mussolini, d’Idi Amin à Hitler, l’école de la sorcellerie politique a produit ses heures les plus glorieuses pendant un certain temps. Et après ? « N’oubliez jamais que tout ce que Hitler a fait en Allemagne était légal » disait Martin Luther King. N’oublions jamais la suite, la décadence vertigineuse que toute la puissance militaire n’a pu proscrire.

Ce cours d’Histoire, nos Docteurs es-Sorcellerie Politique l’ont-ils appris ? Ils sont érudits, mais dans le doute, on leur suggèrera cette maxime d’un ami : avant la mort, vient l’épreuve douloureuse de la vie…

Alassane Ouattara

August 10, 2011