Bravo Ping ?

Tous ont salué. Tous ont fait les éloges de Jean Ping, Président de la Commission de l’Union Africaine, lors de sa 17è session ordinaire qui s’est tenue début juillet à Malabo. Tous ont applaudi la fessée qu’il a octroyée à la Cour Pénale Internationale. Tous ont ovationné sa détermination à dire ce qui est, ont affirmé que « gbê est mieux que drap », ont clamé même que l’Afrique se réveille enfin et que désormais un chat est un chat !

Et nous donc dans tout cela ?

Oh oui, nous aussi nous réjouissons de cette dénonciation. Nous aussi notons le courage qu’il faut avoir, pour dire, sous les projecteurs, et en référence aux Etats-Unis, que « sur la base d’un mensonge, on est arrivé en Irak où il y a eu 1,5 millions de morts ». Nous aussi apprécions le doigté de celui ou celle qui a concocté le café matinal de notre héros africain du jour, lui donnant le tonus nécessaire pour décocher, avec une force qu’on ne lui connaissait guère, une succession de baffes à Luis Moreno Ocampo, procureur-vedette du CPI.

Et c’est tout.

Les louanges ? Les flots de bénédictions ? Les torrents d’applaudissements ? Non merci. Nous prenons acte, sans autre excès, de ce que Jean Ping a dit, d’autant plus qu’en substance, cela ne saurait poser problème à la raison qui réclame une justice équitable pour l’Afrique.

Ce qui pose problème, par contre, c’est le fait que nous autres Africains, sommes tellement habitués aux démonstrations de lâcheté et de frilosité de la part de nos élites, que lorsque celles-ci expriment un semblant de courage, nous en faisons un événement, chantant, dansant (trop souvent trop tôt) notre joie de voir l’Afrique renaitre de ses cendres politiques, économiques et diplomatiques.

Pourquoi ? Serait-ce que l’émotion dite nègre chère à Léopold Sédar Senghor, se voit finalement justifier ici, par notre promptitude à gommer le souvenir malheureux de toutes les incongruités qui nous ont assommés hier seulement, à la faveur de quatre minutes vingt-deux secondes d’un épisode diplomatique agréable aux yeux, doux au tympan… sans plus ?

Car où est le plus ? Si l’Afrique devait renaitre demain, Jean Ping, pour tout son courage d’un instant, aurait peu de chance d’en être le leader. Et les Ivoiriens, les Africains même, le savent bien. Il n’y a pas si longtemps en effet, Jean Ping débarquait à Abidjan avec la ferme intention de rectifier la débâcle électorale ivoirienne, en prenant l’engagement ferme d’étudier toutes les étapes du processus, afin d’éviter à la Côte d’Ivoire le pire. On connait la suite : une décision pour le moins contestable de l’Union Africaine, suivie d’une déferlante grand format d’obus et de bombes françaises sur la Côte d’Ivoire, sans que l’ombre de Monsieur Ping n’en appelle, ne serait-ce que pour la forme, à un cessez-le-feu. Quant à la condamnation de tous les actes criminels subséquents ? Il faudra repasser…

C’est pourtant ce même Jean Ping qui est devenu le nouveau champion de tous ceux qui, forts d’un idéalisme bien niais, voient dans la moindre réaction plus ou moins imprévue, plus ou moins débonnaire, d’un homme politique africain, un sujet de réjouissance d’envergure continentale.

Sommes-nous tellement sevrés d’engagements désintéressés de la part de nos leaders que même les boutades, des plus saugrenues aux plus lucides, sont nos seuls espoirs ? Oui, Jean Ping aurait pu se taire, certes, mais sa tirade change-t-elle grand-chose à notre malheur africain ? Même après sa sortie, n’apparaissons-nous toujours pas, comme les damnés de la terre, victimes des plus immondes mystifications juridiques internationales ? Les vérités de Monsieur Ping, qui révèlent plus sa frustration émotionnelle qu’une prise de conscience personnelle, peuvent-elles contribuer à réformer un système créé de toute pièce pour imposer aux pays pauvres un diktat auquel la première puissance mondiale, en connaissance de cause, refuse de se soumettre ?

Non, nous n’applaudissons pas Jean Ping. Non pas pour imiter nos frères, tellement Blancs de cœurs et d’esprits, qu’ils en perdent le sommeil dès qu’un Caucasien reçoit d’un Nègre une rétorque bien méritée. Non, nous n’applaudissons pas Jean Ping. Non plus pour être de mèche avec ceux qui défendent l’absurdité d’une justice à double vitesse, qui condamne d’abord et juge ensuite tout ce qui est Africain. Non, nous n’applaudissons pas Jean Ping. Encore moins par pessimisme, en nous opposant à quoique ce soit pourrait constituer les prémisses d’un réveil continental annoncé comme certain.

Non. Nous n’applaudissons pas Jean Ping. Simplement parce que Jean Ping a dit, finalement, publiquement, tout ce que nombres d’Africains bel et bien éveillés ne cessent de dire depuis belle lurette ! Pourtant, jusqu’ici, Monsieur Ping ne se souciait guère de faire passer ce message du haut de sa tribune, même quand des intellectuels africains, dont Calixthe Beyala en mars 2011, l’interpellaient directement sur la question.

Alors, on nous accusera surement d’auto-flagellation et d’afro-pessimisme. On nous dira qu’il nous faut saluer ce qui existe déjà, espérer ce qui sera, et faire confiance à nos élites, qui après tout, ne sont pas des ignares. On nous rappellera leurs parcours, leurs ambitions secrètes d’impulser le réveil de l’Afrique, par des méthodes discrètes, distinctes du vacarme de la rue. On nous expliquera leur approche méthodique, patiente, circonspecte, leur aptitude à saisir de l’intérieur de l’arène diplomatique, l’occasion la meilleure pour afficher leurs vraies positions. On nous dira que telles se créent les vraies mutations, celles qui ne brusquent rien, mais qui se révèlent efficaces sur le terrain.

Néanmoins, nous n’y croirons rien. Nous observerons, froidement, tous les Jean Ping africains, le courage d’un moment en bandoulière, dire leurs quatre vérités aux Ocampo et autres mercenaires du droit international, qui, en guise de rappel, n’en ont cure de ce que peut penser l’Union fébrile et avilie des Etats Africains.

Quant au « bravo Ping ? », nous n’y répondrons plus rien.

Jean Ping

August 2, 2011