Génération Next : passons-lui le bâton

« Tant que les responsabilités politiques et l’exercice du pouvoir seront les seules voies de la réussite sociale, il n’y aura pas d’exercice réel de la démocratie. »

A l’occasion de l’inauguration de la Maison de l’Entreprise organisée par le Patronat ivoirien le 21 juillet dernier, Marcel Zadi Kessy, nouveau Président du Conseil Economique et Social, a brossé un tableau réaliste des enjeux socioéconomiques de la Côte d’Ivoire de demain.

Prenant le contrepied des récentes Billonneries qui avaient jeté le discrédit sur le secteur privé ivoirien, l’ex-Président du Groupe SAUR (CIE-SODECI) a plutôt explicité le comment et le pourquoi de la suractivité politique des Ivoiriens et les conséquences que cet affairisme a eues sur l’histoire du pays.

Et probablement à son insu, le grand patron a ainsi ravivé les thèses récemment développées par deux jeunes intellectuels ivoiriens, Jean-David N’Da et Maurice Koffi, qui soulignent, d’une part, la responsabilité apolitique de l’Ivoirien et son rôle dans la société civile et, d’autre part, les facteurs de réussite sociale de la jeunesse ivoirienne.

Le constat est donc le même aussi bien chez les jeunes cadres que chez le doyen: la politique est le mal pernicieux qui mine la société ivoirienne et l’avenir de la Côte d’Ivoire se trouve ailleurs que dans le militantisme politique outrancier. C’est le moment pour la “Génération Next” de s’assumer et s’engager pleinement dans la réflexion et l’action dépassionnée. Mais en en a-t-elle réellement l’opportunité ?

La question mérite de se poser quand on analyse de plus près l’omniprésence des “Anciens” dans tous les sujets qui meublent le débat national, qu’il s’agisse de questions politiques ou de problèmes socioéconomiques.

Au niveau politique, en dépit de l’essor de la génération estudiantine des années 1990 (qui a ceci de particulier que son chemin s’est tracé à la machette, littéralement), les camps politiques sont encore grisonnants de l’âge de leurs leaders respectifs. Ces derniers “éternellement” présents, sont peu disposés à s’adapter aux circonstances et aux temps, en laissant la place à leurs jeunes frères. Au niveau socioéconomique, le leadership est presqu’entièrement assurés par les “Anciens”, chose qui s’explique aisément par leur pouvoir (financier) longuement établi, mais qui se justifie moins quand il s’agit d’impulser un dynamisme nouveau à l’activité économique.

Pourtant, il existe une frange de jeunes intellectuels et professionnels très avertie, très capable et très encline à prendre le relais des leaders actuels. Seulement, on lui oppose diverses contraintes, fondées généralement sur l’entendement que la culture africaine a du terme “jeune”.

En effet, en Afrique, les termes “jeune” et “ignorant” sont quasiment synonymes. Même quand les multinationales occidentales adaptent leurs approches managériales à la valorisation des compétences des “jeunes”, dans la pratique, les “vieux” tiennent encore les rênes ou, à défaut, contestent en permanence cette “jeune” autorité. Seuls quelques self-made entrepreneurs, notamment dans les secteurs de la Communication et des TIC, ont réussi à s’établir une identité professionnelle plus que respectable, comme les cas Fabrice Sawegnon et Christian Roland le montrent…

Mais globalement, les valeurs morales africaines de respect de la sagesse des “Anciens” refusent encore d’accorder une place prépondérante à la génération montante, dans le débat public. Cette opposition est d’ailleurs renforcée par la tendance populaire qui veut que la capacité intrinsèque d’un jeune Africain soit liée au fait qu’il soit lui-même déjà “arrivé”, c’est-à-dire, établi financièrement. Chose incongrue en elle-même, et encore plus contradictoire, quand l’on remarque que sans opportunités réelles, suite à la destruction du tissu économique national, cette frange a peu de chance de prospérer économiquement au rythme des ainés. Ce sont tous ces facteurs qui expliquent que la jeunesse qualifiée ait autant de mal à se faire une place au soleil, aux côtés des vieux bronzés du secteur privé, qui n’entendent pas retirer leur nattes sexagénaires (mais tissées de fils d’or !) du soleil.

Conséquence : la jeune classe africaine, lassée d’attendre en vain son heure, a décidé de se responsabiliser, aussi bien localement qu’au niveau de la diaspora, afin de faire entendre sa propre voix. Et elle fait son petit bout de chemin, notamment en ligne, avec des think tanks tels que penseesnoires.info, radical8.comterangaweb.com, etc. qui s’imposent progressivement par la qualité de leur sens critique. Comme pour dire aux “Anciens” : « pour ou contre, nous sommes là ! ».

C’est une attitude d’autodétermination à encourager, car elle ne peut que servir d’exemples à tous ceux qui, historiquement submergés par la force politique et économique de leurs pères (*), espèrent pieusement que le changement s’opère de lui-même. Cela ne sera pas. La sphère montante qui sait s’épargner les appels guerriers, mais qui n’est pas moins engagée, est celle sur qui les pays africains, qu’ils le veuillent ou non, devront désormais compter.

Marcel Zadi Kessy, en homme d’expérience et de vision, l’a lui-même réaffirmé : « il faudra bien qu’un jour une élite suffisamment éclairée se mette au service de la société civile pour la façonner et l’aider à jouer un rôle de premier plan et de contre-pouvoir ».

Cette élite est là, consciente, déterminée, prête à l’action. Passons-lui le bâton…

Jean-David N'da (penseesnoires.info), Wayourou Zadi-Pauyo (radical8.com), Emmanuel Leroueil (terangaweb.com)

July 26, 2011