Billonneries et autres âneries

« L’Afrique Noire veut un redémarrage ! », selon Jean-Louis Billon, Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Côte d’Ivoire.

C’est tout un programme ! Toute une pensée, certainement, de l’étoffe de ces riches argumentations qui éclairent l’opinion sur comment sortir l’Afrique sub-saharienne des ténèbres de la pauvreté.

Cependant, l’analyse de sa récente allocution, prononcée le 15 juillet dernier, lors de la visite de François Fillon à Abidjan, appelle à se demander si l’Afrique doit s’esclaffer, si elle doit s’inquiéter, ou si elle doit se mettre à pleurer.

Et pour cause. Le discours, « un peu long » selon son auteur, est d’une éloquence tellement servile, qu’il frise l’excellence des récitals nègres d’antan à la gloire des maitres blancs.

Clairement, l’Afrique est encore bien loin de l’émancipation, quand même son leadership économique se vassalise allégrement, à la suite des autorités politiques. D’ailleurs, l’idée d’émancipation, d’indépendance, d’autonomie ou de liberté est telle migraine à notre cher Billon, qu’il préfère déballer, avec tout le sérieux qu’on lui connait, boulets après boulets de sottises, comme rarement il a été donné d’entendre d’un grand patron.

C’est que Jean-Louis Billon n’est pas homme à tergiverser! Ses positions, même nigaudes, ont le mérite d’être sans ambiguïté. Et celles-ci, pro-françaises, pro-françafriquaines même, qui défendent la cause des « entreprises françaises touchées par la crise postélectorale » et quémandent à leur endroit une aide urgente, avant les sociétés ivoiriennes elles aussi affectées, ne manquent pas de le prouver :

 «  Monsieur le Premier Ministre français, accompagnez-nous dans cette formidable aventure qu’est le développement pour fixer notre jeunesse, ici, en Côte d’Ivoire. Nous avons un destin commun au niveau de la francophonie et je crois profondément à la francophonie économique; c’est un atout pour nos pays, dont la France aurait tout intérêt à prendre le leadership et entraîner dans son sillage tous les Etats au sud de la Méditerranée […] Ne laissez pas les Etats africains, et notamment la Côte d’Ivoire, se détourner vers d’autres destinations, simplement parce que vous avez une politique en inadéquation avec les enjeux économiques que nous avons pourtant en commun ! »

Ni Fillon, ni Sarkozy, n’en demandaient autant ! Dans une démonstration publique d’asservissement mental, le golden boy de l’agro-industrie ivoirienne implore la France de ne pas « laissez les Etats africains se tourner vers d’autres destinations ». Pas meilleur moyen de tuer du fleuret de D’Artagnan, toute velléité de diversification des partenaires économiques de la Côte d’Ivoire. Et d’appeler de tous ses vœux l’expansion impérialiste française jusqu’à « tous les Etats au sud de la Méditerranée », afin que ceux-ci servent de foin à l’appétit élyséen.

Toute la profondeur du drame ivoirien se situe précisément à cette jonction. Quand « le redémarrage de l’Afrique Noire » est plaidé auprès de la France blanche, par un grand patron, fils de Dabakala, qui légitimise la destruction militaire du tissu économique ivoirien en avril 2011, à cause d’« émeutes programmées, organisées contre la communauté française » en novembre 2004, il n’est plus question de « redémarrage », mais de re-esclavage. Et cette proposition avilissante, réfractaire à la condition adulte qui aspire naturellement à être libre, fait ainsi les choux gras de l’industrie sarkozyenne, en voie d’anéantir toute quête d’autonomie partout où elle prend pied.

Contre elle, l’indépendance économique plus ou moins chère même à Houphouët-Boigny, n’a pas effleuré une seule seconde l’esprit d’un fils du pays qui se réclame pourtant de lui. Cela, bien que l’éternel rappel du plus-que-parfait passé ivoirien soit au rendez-vous :

« A cette époque-là, le Premier Ministre de Singapour disait au Président Félix Houphouët-Boigny : “je rêve que Singapour un jour ressemble à Abidjan !” Voilà où nous étions, et pour diverses raisons qu’il n’est pas utile de débattre ici aujourd’hui, nous avons fait machine arrière alors que nous étions en droit d’attendre le basculement de notre pays à un niveau supérieur ».

Pourquoi « pas utile de débattre ici » ? Pourquoi faire fi du contexte qui a suivi le fameux “miracle ivoirien”, cette légende formidable, qui selon nombres d’économistes, dont Emmanuel Martin, « n’en était pas un » ? (*)

Peu importe la mémoire sélective. Jean-Louis Billon est à l’estrade et n’est pas prêt de s’arrêter. Même s’il sait que les produits du groupe SIFCA qu’il dirige se vendent bien au-delà des frontières de l’Hexagone, même s’il réalise que le mot “autonomie” ne signifie en rien enfermer la Côte d’Ivoire dans une bulle hermétique au reste du monde, même s’il comprend qu’il s’agit de laisser à l’Afrique le soin de penser, par elle-même, son développement et ses termes d’échanges, toute honte bue, il commande que les Ivoiriens s’inclinent devant Sa Majesté l’Elysée :

« La récente crise en Côte d’Ivoire a connu son dénouement en avril dernier. Contribuant à la conclusion du conflit [par le biais] d’importants moyens humains, matériels et financiers, la France doit être remerciée par nous tous, ici présents ».

Applaudissements.

Jean-Louis Billon

July 19, 2011