Faisons semblant

« Quel Ivoirien va vouloir investir dans le pays dans les conditions actuelles de chaos? Quel investisseur étranger va prendre le risque de lancer des activités ici, alors qu’il n’y a de sécurité pour personne ? »*

L’économiste Mamadou Koulibaly ne semble pas être très impressionné par les 1300 milliards de francs CFA “offerts” par les bailleurs de fonds internationaux pour reconstruire la Côte d’Ivoire. Ni par les 64 milliards de francs CFA censés être décaissés dès ce mois de Juillet 2011. Ni par les 12 milliards de francs CFA sécurisés sur un fond spécial pour dédommager les entreprises privées ivoiriennes.

Pourtant, ces chiffres relayés avec diligence par la presse gouvernementale veulent acquiescer l’idée selon laquelle la Côte d’Ivoire est résolument en train d’entreprendre sa relance économique.

Mais faut-il y croire ?

Au vu du contexte sociopolitique encore volatile, nombres d’observateurs ont choisi de laisser à la communication du camp Ouattara le soin de l’optimisme de circonstance. Il est plus sage en effet de s’interroger sur la capacité réelle qu’a le pays de renouer avec la croissance, en contrastant ce qui devrait être et ce qui est à l’évidence.

Ce qui devrait être

Pierre Chaudron, Vice-Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Côte d’Ivoire, l’expliquait lors de la rencontre organisée le 23 juin 2011 par le projet Un Monde Libre, à l’Assemblée Nationale de Paris : un climat des affaires favorable à l’investissement est un où les conditions institutionnelles censées favoriser l’entrepreneuriat, à savoir la stabilité politique et la sécurité des personnes et des biens, sont visibles dans l’instauration d’un Etat de droit.

Cet Etat de droit est supposé offrir, entre autres avantages, une réelle possibilité d’accès au financement et au crédit, de même qu’une incitation fiscale avantageuse pour les entreprises. Par ailleurs, il doit être le garant d’une administration publique ordonnée et d’une justice souveraine, capable de faire entrave à la corruption, et à même d’instaurer des règles de jeu saines et transparentes pour que les opportunités d’investissement bénéficient à tous.

En Côte d’Ivoire, ces opportunités sont d’autant plus importantes que le pays est totalement sinistré, au dire même des premiers responsables du secteur privé. Tous les domaines, de l’agriculture, aux infrastructures, à l’énergie et aux services ne demandent qu’à être réhabilités et développés. Pourtant, la Côte d’Ivoire actuelle donne plus de raisons de s’inquiéter que de s’extasier. Pourquoi ?

Ce qui est

Au moins trois raisons peuvent expliquer ce fait.

Au niveau politique, les autorités actuelles envoient des signaux confus qui, d’une part, appellent à la réconciliation et à la reconstruction nationale et, d’autre part, projettent de conduire les autorités d’hier devant la Cour Pénale Internationale (CPI). Peu importe les raisons avancées par les gouvernants, cette approche entretient dangereusement la fracture qui s’est creusée progressivement entre communautés ivoiriennes depuis septembre 2002 et qui n’a fait que s’aggraver depuis le 11 avril dernier. La stabilité sociopolitique est donc largement illusoire à ce stade.

Au niveau administratif, il est loisible de constater que l’administration publique ivoirienne est minimalement active sur le territoire nationale, avec des préfectures, conseils généraux, mairies et commissariats encore fermés, en dépit des nombreux appels à la reprise du gouvernement. De son côté, le système judiciaire fonctionne inexplicablement au ralenti et s’empêtre dans des machinations purement politiciennes, là où une refonte globale de sa structure est attendue. Le préalable institutionnel souhaité manque donc à l’appel.

Au niveau financier, les banques ivoiriennes, qui ont accusé le coup au même titre que les autres entreprises, trainent les pas et jouent la carte de la prudence. Difficile, en effet, d’engager des transactions à risques réduits avec des sociétés dont les trésoreries sont carrément défuntes ou noyées dans l’urgence de conditionnement des ressources humaines et matériels, qui ne peuvent attendre l’hypothétique aide promise par l’Etat. Conséquence : l’entrepreneuriat est bloqué.

Ces trois éléments constituent donc des freins à l‘investissement. Néanmoins, l’Etat a décidé de tordre le coup à la raison économique, en s’enfonçant dans l‘engrenage toujours vicié de l’endettement et en justifiant son action par l’impossibilité de faire autrement.

Il faut voir dans cette attitude promue comme réactive et responsable, la manifestation claire d’une volonté indécente de mettre en exergue l’apparent et de masquer l’évident. Car le péril de la méthode Ouattara est criant, les contraintes stratégiques sont saillantes et le climat des affaires, en tout lieu et en tout temps tributaire du climat sociopolitique, est peu reluisant.

Qu’à cela ne tienne ! Les Ivoiriens dont les ventres creux réveillent la vigilance, n’ont plus âmes à être ballottées au gré de la manipulation. Ou l’ont-ils encore ?

Ils semblent passifs voire pacifiés par le discours des hommes forts du moment et par leurs promesses de bon vent.

Faut-il y croire ?

Faisons semblant…

Alassane Ouattara et Mamadou Koulibaly

July 5, 2011