La grande saison des pluies

Le mois de juin est celui de la grande saison des pluies béni par les agriculteurs et maudit par les citadins. A Abidjan, on en sait quelquechose: chaque année, au gré des inondations et des morts, on redécouvre ce qui apparait comme une fatalité, avec la même perplexité que l’année précédente. Mais au-delà du branle-bas d’envergure que les torrents de pluies créent, juin 2011 a ceci de particulier qu’il offre en même temps la pleine vision de la décadence de la Côte d’Ivoire “Ouattara-unifiée”.

Tous les “démocrates” euphoriques au soir du 11 avril dernier, qui croyaient que la baraka légendaire du “Bravetchè” allait accoucher d’une “nouvelle Côte d’Ivoire” vierge de tension et de Refondation, sont rapidement en train de déchanter. Engloutis sous les eaux de la désillusion torrentielle, esseulés comme ce Vendredi de Robinson Crusoé sur les ilots de trottoir restants, noyés avec leurs véhicules dans les lagunes artificielles qui naissent à chaque carrefour, ils font face à la cruelle réalité du juin politique ivoirien. Et pendant ce temps brumeux, il existe encore quelques météorologues qui annoncent, carte des nuages politiques en main, le « retour effectif de la paix », et des températures bien plus affectueuses pour demain.

Outre la déferlante hypocrite de ce fatras de contre-vérités, il faut noter le caractère périlleux du calcul politicien, qui n’arrive toujours pas, en dépit de toute la pollution médiatique, à faire fléchir cette insécurité galopante, que de Charles Konan Banny à Amnesty International, on avoue dorénavant, quitte à s’en mordre les doigts ultérieurement.

Intempéries politiques donc, mais aussi socio-économiques ! Le climat de l’”affairage” a pris le pas sur celui des affaires, et les pluies diluviennes se déversent partout, menaçant de se muer en pluies acides, connues pour dégrader voire détruire les écosystèmes aussi bien naturels qu’économiques.

Il pleut tellement fort, en réalité, que les plus éminents représentants du secteur privé ivoirien, ont retrouvé toute leur verve, après s’être terrés dans un silence assourdissant pendant plusieurs mois. Dorénavant, Jean Kacou Diagou du Patronat Ivoirien et Jean Louis Billon de la Chambre de Commerce et d’Industrie, mouillent le veston en engageant un transfert d’(ir)responsabilité en direction du gouvernement Ouattara, et en lui expliquant clairement ce que le tonnerre “démocratique” a laissé sur son passage : environ 1000 milliards de francs CFA de dommages directs et collatéraux pour le secteur privé, soit le tiers du nouveau budget national. Et « pas une entreprise ivoirienne n’a été épargnée ».

Comment l’Etat entend-il implorer des nuages au gris fixe ne serait-ce qu’un furtif rayon de soleil ? Il compte sur les précipitations massives de 2 milliards d’euros de capitaux étrangers, peu importe que ceux-ci soient destinés, en réalité, à irriguer les sols déjà fertiles des investisseurs français. C’est ce qu’analysait l’économiste David Mauger il y a deux semaines, quand il estimait qu’il « s’agit du surendettement ivoirien, dont le remboursement viendra en grande partie alimenter des projets dont bénéficieront les entreprises françaises expatriées […] Au plus grand profit des élites politico-économiques françafricaines, au plus grand malheur des populations qui subissent le fardeau d’une dette contractée par des gouvernements successifs irresponsables, illégitimes et corrompus ».

C’est bien donc le peuple qui va payer la note. Et pour l’y préparer, on l’accompagne au Festival des Musiques Urbaines d’Anoumabo (FEMUA 2011), en compagnie de Magic System et de Madame Ouattara, afin qu’il éponge sa misère dans l’oubli de cette saison décidément pluvieuse.

Alors il subit économiquement, ce peuple ivoirien, et il subit en outre la cohésion sociale elle aussi grippée, sous la bienveillante attention des Frères Cissé. Appelons Alpha Blondy pour leur chanter « Brigadier Sabari ». Ou Tiken Jah pour leur parler de « Mangercratie ». Ou encore Lago Paulin pour leur expliquer « qu’on est fatigué de tout ça là » ! Car ils ne comprennent toujours pas que rien ne surprend guère aujourd’hui, que la férocité de la terreur imposée à tout prix, au moment même ou plus rien qui soit humain ne contraint leur hégémonie.

Une question tout de même les concernant : se pourrait-il alors que les actions de nos jeunes frères (ou “vié pères”, c’est selon) soient “motivées” ? “Motivées” au sens ivoirien du terme, à savoir, justifiées par le besoin primaire, selon Abraham Maslow, de survivre et de manger ? Ou “motivées” au sens français du terme, c’est-à-dire exécutées car ordonnées par la hiérarchie, en attendant que les pluies qui s’abattent sur le pays effectuent un nettoyage complet des preuves accablantes contre les FRCI ?

La question reste posée. Pour l’heure, le contexte est tout sauf serein. Il est même malsain. Inquiétant. Effrayant. Et n’augure de rien que l’on puisse qualifier de “bien”. Et cette pluie polydispersée est l’occasion belle pour chacun, de sortir son parapluie protecteur du cynisme politique ivoirien, suffisamment violent pour plonger la justice dans la poubelle, et la positionner avec les autres ordures ménagères abandonnées, au beau milieu de la chaussée.

Attention, ça risque de glisser…

Alassane Ouattara

June 28, 2011